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L’OTAN est-elle prête à faire face à une pandémie de grippe ?

mercredi 11 mars 2009

Un holocauste de volailles ? Plus de 150 millions d’oiseaux sont morts ou ont été abattus à la suite de la grippe aviaire. (© Reporters )

Fin novembre, l’Organisation mondiale de la santé des Nations Unies a évalué que le risque d’une pandémie atteignait le niveau trois sur une échelle de six. Cela indique qu’une nouvelle souche de grippe est apparue parmi les humains, mais n’a pas encore commencé à se répandre dans les populations. Elin Gursky et John Sandrock examinent les conséquences éventuelles d’une pandémie de grippe et s’interrogent sur l’état de préparation de l’OTAN et de ses pays membres face à cette maladie.
En 2004, le Conseil atlantique des Etats-Unis a accueilli pendant deux jours une conférence intitulée « Topics in Terrorism » qui s’est penchée sur les menaces et les cibles futures. Ses thèmes couvraient l’éventail des menaces biologiques, nucléaires et par explosifs, les dispositifs de dispersion radiologique, les attentats contre les systèmes alimentaires et de fourniture d’eau, ainsi que ceux utilisant des produits chimiques industriels et des toxines, tels que le chlore et le cyanure.

Pendant la durée de cette conférence, vingt-trois personnes dans quatre pays sont mortes après avoir été infectées par un virus qui ne figurait pas au programme des débats : le virus H5N1 (c’est-à-dire la « grippe aviaire »).

Isolé pour la première fois en 1996 dans la province chinoise du Guangdong, le virus H5N1 s’est répandu à plus de cinquante pays sur trois continents depuis 2003. Il a tué des dizaines de millions d’oiseaux et frappé plus de 330 personnes dans douze pays, entraînant la mort d’un peu plus de 200 d’entre elles. Sa dissémination rapide et son caractère hautement pathogène entraînent un taux de mortalité atteignant en moyenne 61 pour cent.

Certains pays ont été particulièrement touchés. C’est ainsi que 112 personnes ont été contaminées depuis juin 2005 en Indonésie, avec un taux de mortalité d’environ 80 pour cent. L’aptitude transpèces du virus a été constatée parmi un nombre croissant d’espèces d’oiseaux non domestiques et chez certaines espèces de mammifères, dont des porcs et des chats.

À ce jour, le H5N1 ne se transmet pas entre être humains. Il pourrait toutefois évoluer vers une forme contagieuse, en s’associant à des virus de la grippe humaine. Il pourrait même acquérir de lui-même cette aptitude, par le biais d’une mutation.

Quinze des vingt-six pays de l’OTAN ont connu des cas de grippe aviaire ne touchant pas les humains entre 2005 et 2007. Si le H5N1 devait évoluer et entraîner une pandémie entre être humains, les conséquences pour la communauté transatlantique pourraient être désastreuses. L’Alliance y est-elle préparée ?
Les enseignements du passé
Le taux de mortalité associé au virus H5N1 suscite des préoccupations au niveau mondial, car l’on se souvient de la grippe de 1918, dite « espagnole ». Celle-ci passe pour avoir provoqué davantage de décès que toute autre pandémie dans l’histoire de l’humanité et l’on estime que vingt et un à cent millions de personnes en sont mortes en deux ans.

Isolé pour la première en 1996 dans la province chinoise du Guangdong, le virus H5N1 présente un taux de mortalité atteignant en moyenne 61 pour cent

La pandémie de grippe « espagnole » de 1918 s’est répandue dans tous les États-Unis, à partir du Kansas dont on pense qu’elle était originaire, puis dans le monde entier. Les soldats, souvent porteurs de la maladie sans en montrer les symptômes, vivaient en promiscuité dans les camps d’entraînement et sur les navires de transport de troupes en route vers l’Europe.

Parallèlement aux pertes provoquées par la Grande guerre, la grippe « espagnole » a entraîné la mort de quelque 57 000 soldats américains durant la période au cours de laquelle les États-Unis ont pris part à ce conflit, la contagion s’étendant aux populations civiles et militaires à partir des points de débarquement des troupes en France.

La maladie s’est ensuite attaquée à l’Espagne, puis au Portugal et à la Grèce. La contagion s’est étendue à Bombay, en mai, par le biais d’un navire de transport, puis le virus s’est propagé via les lignes de chemin de fer à Calcutta, Madras et Rangoon. Dans l’armée des Indes, près du quart des soldats atteint par la maladie est décédé. En juin et en juillet, une recrudescence du taux de mortalité est apparue en Grande-Bretagne. En juin 1918, des cas ont été constatés au Danemark et en Norvège, puis – en août – les Pays-Bas et la Suède ont à leur tour été touchés.

La grippe a également atteint Shanghai à la fin mai, se propageant « comme un raz-de-marée » à tout le pays et les activités quotidiennes se sont totalement arrêtées.

Comme dans l’Antiquité, davantage de soldats sont alors morts de la maladie que des blessures occasionnées par le conflit.

Face à la morbidité potentielle du virus H5N1, on ne peut négliger l’impact dévastateur d’une apparition majeure et soudaine de la maladie. Que se serait-il passé si les 1 200 soldats de l’OTAN déployés au Pakistan en 2005 étaient entrés en contact avec une souche mutante et virulente du H5N1 ?

Après tout, le personnel médical de l’OTAN a traité plus de 3 000 cas médicaux pakistanais. Les troupes auraient-elles pu regagner leurs foyers en Europe ? Auraient-elles ramené l’infection avec elle ? Auraient-elles dû survivre sur place ?
Quels sont les enjeux ?
Ce scénario pose deux questions qui suscitent de graves préoccupations. La première concerne le rôle étendu des forces de l’OTAN en cas de pandémie. La seconde est la nécessité de veiller à ce qu’elles soient protégées de la maladie si de tels déploiements devenaient nécessaires.

À l’époque de la Guerre froide, les troupes de l’OTAN étaient entraînées et équipées pour opérer et combattre au sein d’un environnement chimique létal. Sont-elles désormais entraînées, équipées et capables d’opérer au sein d’un environnement viral hostile ?

Plusieurs documents de l’Alliance, tels que le dossier portant sur les Dispositions militaires de l’OTAN en matière de coopération civilo-militaire, s’intéressent à divers aspects de la planification et de l’état de préparation médicaux de l’OTAN, à l’exception notable d’informations spécifiques sur la manière dont l’Alliance réagirait face à une urgence pandémique.

Le Manuel de logistique 2007 de l’OTAN indique dans son chapitre intitulé « Responsabilité de l’état sanitaire des troupes de l’OTAN » que :

Portrait d’un tueur : particules du virus de la grippe aviaire H5N1

(© AP / Reporters )

Les pays conservent la responsabilité ultime en matière de fourniture d’un soutien médical à leurs forces allouées à l’OTAN. Toutefois, lors du transfert d’autorité, le commandant de l’OTAN partage la responsabilité de l’état sanitaire et du soutien médical des forces assignées.

Sous l’intitulé « Protection de la santé des forces », le manuel poursuit en notant que :

La « Maladie ou blessure subie hors combat » (DNBI) représente un risque omniprésent pour la santé du personnel militaire. La première responsabilité du soutien médical est le maintien du bon état sanitaire par le biais de la prévention des maladies et des blessures… Á chaque fois que l’apparition d’une maladie contagieuse est suspectée ou confirmée, le commandant doit recevoir un avis médical en matière d’Entrave à la liberté de mouvement.

Et, sous l’intitulé « Planification », il est écrit que :

Les concepts de soutien médical, plans, structures et procédures opérationnelles doivent être compris et approuvés par toutes les personnes concernées. Le soutien médical doit assurer une capacité de déploiement rapide, pour faire face aux pics des taux de pertes qui dépassent les taux quotidiens escomptés.

Cette dernière phrase est symptomatique d’une approche générale. Même un déploiement rapide en cas de dépassement des « taux quotidiens escomptés » ne peut refléter les effets potentiels d’une pandémie.
Remédier aux insuffisances
Une certaine planification est constatée au niveau national. C’est ainsi, par exemple, qu’aux États-Unis, un vaccin contre le H5N1 produit par Sanofi Pasteur a été approuvé en avril 2007 par la Food and Drug Administration américaine. Ce vaccin a été acheté et stocké pour être distribué par les responsables de la santé publique en cas de nécessité.

Aux États-Unis, des fonds sont gardés en réserve pour permettre au Département de la santé et des services sociaux d’élaborer un vaccin destiné à la population américaine dans les six mois suivant les premiers signes d’apparition d’une pandémie. L’objectif consiste à assurer la couverture antivirale d’au moins 25 pour cent des Américains. Actuellement, les stocks de médicaments antiviraux (tels que le Tamiflu) sont suffisants pour traiter 40 millions de personnes. Quelque 81 millions de dollars sont également consacrés à une réserve de vaccins H5N1 et de médicaments antiviraux spécifiquement destinés aux militaires, conformément au Plan nord-américain de préparation contre la grippe aviaire et la grippe pandémique.

Les autorités nationales ou les commandants opérationnels ont-ils entièrement envisagé la gravité potentielle d’une soudaine apparition de la maladie parmi les troupes déployée ?
Qui plus est, le Royaume-Uni a élaboré un plan stratégique pour coordonner les efforts des organisations publiques et privées en cas de pandémie à grande échelle.

En dépit de ces progrès, les questions inquiétantes suivantes demeurent sans réponses.

Les autorités nationales ou les commandants opérationnels envisagent-ils pleinement la gravité potentielle d’une soudaine apparition de la maladie parmi les troupes déployées ?

L’OTAN considère-t-elle la manière dont elle réagirait à un effondrement des autorités civiles à la suite d’une pandémie ? Les forces déployées pourraient-elles être immunisées de manière suffisamment rapide ?

Face à une pandémie, les autorités nationales réduiraient-elles à la portion congrue le déploiement de troupes, même en cas d’avis du Conseil de l’Atlantique Nord suivant lequel un tel déploiement est essentiel pour restaurer l’ordre ?

L’attitude traditionnelle suivant laquelle les préoccupations médicales relèvent de la responsabilité nationale pourrait nuire à la prise en compte optimale des conséquences potentielles pour l’OTAN.

Malheureusement, face à l’urgence beaucoup plus immédiate des opérations alliées en Afghanistan, il se pourrait que les dirigeants de l’OTAN aient rangé le problème des infections pandémiques dans la corbeille des dossiers « trop difficiles pour le moment ».

Si tel est le cas, ces attitudes sont des plus imprudentes, car l’impact potentiel est trop important et les conséquences à long terme peuvent être trop graves.
Elin Gursky est épidémiologiste et directeur adjoint de la défense biologique d’ANSER/Analytic Services, Inc, en charge de la défense biologique et des menaces mondiales pour la sécurité sanitaire, dont les maladies infectieuses émergentes.

John Sandrock, analyste en chef d’ANSER/Analytic Services, Inc., étudie l’OTAN et les relations transatlantiques depuis son affectation aux Forces aériennes alliées du Centre Europe au début des années 1980.

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