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La journaliste Aude Lancelin virée sur pression de Hollande

lundi 27 mars 2017

Aude Lancelin, a été licenciée en mai de son poste de directrice-adjointe de la rédaction de L’Obs. Selon elle, son licenciement est dû à François Hollande, qui passe beaucoup de temps, dit-elle, à s’occuper des journalistes et de la presse.

Aude Lancelin : « La presse française est aux mains des géants du CAC 40 »

INTERVIEW. Licenciée en mai, l’ex-directrice adjointe de la rédaction de l’hebdomadaire dézingue dans un livre la presse et ses personnages.
Dans son livre Le Monde libre (éd. Les liens qui libèrent), la journaliste Aude Lancelin livre un récit cinglant de quinze ans de presse écrite qui l’ont laissée fort pessimiste sur l’avenir du métier.

En mai 2016, Aude Lancelin, directrice adjointe de la rédaction de L’Obs, était brutalement licenciée. Il faut rappeler qu’elle fut alors soutenue par toutes les sociétés des rédacteurs du groupe Le Monde, mais également par 40 intellectuels pétitionnaires outrés par ce qu’ils considéraient comme une véritable « purge » politique : François Hollande, à un an des élections, aurait voulu selon eux couper la tête de cette femme connue pour ses convictions « radicales », remettre en somme L’Obs dans le « droit » chemin de la gauche gouvernementale.

Dans un livre qui paraît ce jeudi 13 octobre, Le Monde libre (éd. Les liens qui libèrent), la journaliste livre le long récit de cet événement et aussi de quinze ans de presse écrite qui l’ont laissée fort pessimiste sur l’avenir du métier, dont on se demande d’ailleurs si elle conserve quelque espoir de l’exercer encore. En effet, on peut s’agacer de l’humilité très relative et du style un rien tragique et grandiloquent de ce livre, on peut même pour les plus sceptiques mettre en doute sa version politique d’un licenciement qui n’était selon la partie adverse que « managérial », mais on ne peut pas manquer de saluer l’indéniable courage, et le talent, avec lequel elle dézingue tous les petits marquis faiseurs de carrière qui sévissent dans le monde de la presse : intellectuels, patrons et autres « amis des rédactions » qu’il convient, lorsqu’on est simple journaliste, de ne jamais fâcher. Les voilà pour beaucoup, dans ce livre jouissif pour qui les reconnaîtra, pulvérisés façon puzzle. Entretien.

Le Point : Vous racontez votre licenciement comme un événement grave, symptomatique de la crise de la presse et surtout d’une crise profonde de la gauche, mais dans un pays où des licenciements ont lieu tous les jours, ne craignez-vous pas que le récit de votre éviction soit lu comme une tempête dans un petit, tout petit verre d’eau ?

Aude Lancelin : Je comprends l’objection. Mais la seule chose que l’on m’ait laissée, c’est ma liberté enfin entièrement retrouvée, notamment celle de raconter ce monde de la presse dont j’ai vu durant 15 ans le délitement s’accélérer, et dont je peux aujourd’hui témoigner. Il n’est par ailleurs pas question dans ce livre de mes états d’âme, mais d’un système de connivence avec le pouvoir, de renoncement intellectuel, de quête du clic dont tous les journalistes souffrent. D’ailleurs, je reçois d’innombrables courriers de confrères qui se retrouvent dans ce récit. Et puis, quand on est journaliste, un licenciement qui est dû à la collusion entre des actionnaires et le pouvoir politique, c’est loin d’être anodin.

Quelle est l’explication officielle donnée à votre licenciement ?

Lorsque le directeur de la rédaction, Matthieu Croissandeau, me demande de passer à son bureau, je n’ai jusque-là reçu aucune mise en garde, ni écrite ni orale. L’annonce de mon départ est donc d’une très grande brutalité. Il m’explique simplement que notre direction commune ne fonctionne pas et qu’il songe à une réorganisation. Et dans ma lettre de licenciement, il m’est reproché deux histoires de cornecul : de ne pas avoir soutenu la direction dans sa décision de retirer le supplément télé de L’Obs des kiosques, et d’avoir émis des doutes sur le plan de relance… C’est à la fois comique et complètement grotesque.

D’après vous, la vraie raison serait que vous incarnez une gauche critique vis-à-vis du gouvernement. François Hollande, en vue des élections à venir, aurait donc obtenu votre tête des actionnaires pour remettre L’Obs dans le « droit » chemin. Mais franchement, la presse magazine a-t-elle encore tellement de lecteurs et d’influence qu’un président de la République juge nécessaire, pour être réélu, de se mêler de ses organigrammes ? Vous l’écrivez d’ailleurs vous-même dans votre livre : « L’Obsolète ne pesait plus grand-chose dans le débat public... »

François Hollande fait partie de cette génération de politiques qui se préoccupe encore énormément de ce qui se passe dans les rédactions. Il passe sa vie à recevoir des aréopages de journalistes, à échanger des SMS avec eux… Et puis le PS et François Hollande vont si mal, sont si impopulaires que, oui, même un petit poumon malade comme L’Obs leur est encore très nécessaire… Ce journal a encore un portefeuille de plus de 300 000 abonnés, dont énormément d’enseignants, et il jouit toujours d’un certain prestige dans quelques milieux. C’est une supernova en train de s’éteindre, mais qui luit encore… et dont François Hollande croit fermement avoir besoin.

Lorsque vous acceptez de revenir à L’ Obs après trois ans à Marianne, vous savez qui sont les actionnaires du journal, quelle est la ligne défendue, vous connaissez Matthieu Croissandeau, et lui-même connaît votre personnalité et vos convictions. On ne s’explique donc pas, si c’est pour vous les reprocher plus tard, pourquoi il fait appel à vous, et, surtout, pourquoi vous acceptez.

Les actionnaires avaient signifié un désir de renouveau et nous avaient donné des gages de liberté, j’ai sans doute été naïve mais j’admets que j’y ai cru. Et puis un journal, ce sont aussi des liens affectifs, j’y avais des amis, j’y ai rencontré au début des années 2000 des personnalités merveilleuses, parmi lesquelles François Caviglioli auquel ce livre est dédié. J’ai eu envie de revenir pour toutes ces raisons. Quant à Matthieu Croissandeau, oui, il connaissait en effet mes convictions, mais il avait le désir affiché d’ouvrir la ligne du journal et il me faisait confiance pour le secteur des idées. Et pendant quelque temps, il n’y a jamais eu en effet autant de couvertures intellectuelles, et sur une ligne beaucoup moins sectaire qu’auparavant, qui correspondait d’ailleurs aux questions, aux débats qui traversent vraiment l’électorat de gauche. L’intelligence aurait été de laisser la ligne du journal ouverte, mais, brutalement, Croissandeau l’a totalement verrouillée. Nous sommes redevenus un journal hollando-valsien : nous avons été repris en main.

On vous a reproché d’être proche du philosophe Alain Badiou, de lui ouvrir les pages de L’ Obs alors qu’il est vu dans la plupart des rédactions comme un fou dangereux…

Il faut être jugé sur les faits, pas sur des suspicions dignes d’une chasse aux sorcières… Pendant les deux années durant lesquelles j’ai été directrice adjointe de la rédaction, il y a eu deux ou trois articles le concernant, moins que dans Le Monde en somme. Je me souviens d’un article sur un livre qu’il a consacré aux mathématiques. Et d’une interview dans le cadre d’un dossier d’été sur Platon. Alain Badiou, dont la plupart des journalistes qui le conspuent n’ont évidemment pas lu une ligne, est un des grands professeurs de philosophie de la rue d’Ulm, il ne me paraît donc pas complètement hors de propos de l’interroger sur Platon. Par ailleurs, durant ces années où j’ai dirigé les idées, les pages de L’Obs ont été ouvertes, avec un très grand équilibre, à toute sorte d’intellectuels modérés, « sociaux-démocrates », de Pierre Rosanvallon à Daniel Cohen ou Edgar Morin, etc. Certains penseurs dits « radicaux » ont pu en effet prendre la parole, mais pas plus que les autres, je vous le garantis…

La presse française traverse une période extrêmement difficile

Il y a aussi eu cette couverture, après Charlie, consacrée au livre d’Emmanuel Todd. Bien des gens, et pas seulement des journalistes serviles mais des universitaires dignes d’estime, ont jugé son livre peu sérieux, appuyé notamment sur des cartes erronées. À l’époque, on ne vous a pas reproché de lui donner la parole, mais simplement de ne pas lui porter du tout la contradiction...

Écoutez, L’ Obs avait l’exclusivité de son livre, vous savez bien comment cela fonctionne. Je lui ai porté la contradiction autant que j’ai pu, mais je n’allais quand même pas lui casser la gueule, or c’était visiblement cela que l’on attendait de moi. Bien entendu, son livre était discutable et on pouvait ne pas être accord. Mais quel journaliste remet en cause les méthodes de Caroline Fourest, par exemple, qui sont tout aussi discutables, avec le même zèle que celui avec lequel on a dénoncé Todd ? Il s’en prenait à une ferveur collective et il méritait, je l’assume aujourd’hui encore, qu’on lui donne la parole. Mais cela a été vu comme un sacrilège.

On vous a aussi très ouvertement reproché le fait d’être la compagne de Frédéric Lordon, l’initiateur du mouvement Nuit debout . Comment l’avez-vous vécu ?

Voir ma vie privée jetée ainsi en pâture m’a meurtrie. Non seulement on ne peut pas m’accuser d’avoir fait la promotion de ce mouvement, qui a d’ailleurs été traité à minima par le journal, mais pour qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêts, je n’ai évidemment jamais touché une virgule des papiers concernant Nuit debout. Que François Hollande se sente autorisé à commenter cette relation et à alerter des actionnaires à ce sujet, franchement, je suis tombée de l’armoire… Il n’y a donc pas de sujet plus important, plus digne à cet étage du pouvoir ? Et puis enfin, prêterait-on automatiquement à un homme, journaliste ou directeur de rédaction, les mêmes convictions que sa compagne ?

Vous taillez en pièces un nombre considérable de grandes figures des médias, directeurs, producteurs, intellectuels et économistes « amis » des rédactions parfaitement reconnaissables et qui sont d’ordinaire intouchables. Comment espérez-vous être réembauchée quelque part ? On a le sentiment d’assister à un suicide professionnel… Vous renoncez à ce métier ?

Non, ce n’est pas un adieu au métier. C’est un adieu à certains lieux où il est exercé. J’ai pris goût à cette liberté de parole retrouvée, je ne pourrai plus recommencer à ruser sans cesse, à dire des demi-vérités pour ne pas fâcher les uns et les autres comme nous sommes tous obligés de le faire constamment. La presse française traverse une période extrêmement difficile, elle est désormais entièrement à la main des avionneurs, des bétonneurs, des géants du luxe et du CAC 40. Or nous crevons justement de ne pas donner aux lecteurs ce qu’ils attendent. Mais je crois beaucoup à une prise de conscience. D’autres voix que la mienne commencent à s’élever.

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