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IIIe Guerre du Golfe en gestation pour autrui

jeudi 4 juillet 2019

La tension entre l’Iran et les États-Unis va crescendo depuis que le président Trump a décidé en mai 2018 de retirer son pays de l’accord international sur le nucléaire iranien conclu à Vienne en juillet 2015 [1], puis de relancer une politique d’impitoyables sanctions financières et commerciales, interdisant notamment à Téhéran toute exportation pétrolière. Or, après les attaques le 13 juin contre deux pétroliers dans le Golfe d’Oman, le dernier incident en date est la destruction en vol d’un super drone d’espionnage Global Hawk dans la nuit du 20 juin 2019 au-dessus des eaux internationales du Détroit d’Ormuz disent les uns (à savoir les faux-culs de Washington), dans une zone de souveraineté aérienne iranienne, disent les autres… « L’Iran a commis une immense erreur… Le pays n’acceptera pas cela » a twitté furax le président américain depuis la Maison-Blanche. La chute du Faucon global est en effet un sévère camouflet pour la superpuissance sûre d’elle-même et dominatrice qui n’imaginait pas que ces gueux de mollahs puissent oser l’impensable. Mais sans doute, depuis Téhéran voit-on une certaine différence entre voir violer de son propre espace aérien au-dessus de la province d’Hormozgan… et les frappes effectuées des cibles iraniennes à Homs, Hama ou Latakieh en territoire syrien où les forces iraniennes ne sont censées jouer qu’un rôle subsidiaire.

Un engin robot mirobolant

Les Américains ont donc certainement tablé sur l’hypothèse que les Iraniens n’oseraient jamais détruire leur engin mirobolant (un outil de terreur globale à 123 millions de dollars pièce), de la même façon qu’ils n’ont jamais répliqué aux multiples attaques d’Israël contre leurs forces opérant en Syrie. Peut-être le drone a-t-il été en outre envoyé pour tester la détermination et les capacités de réplique iraniennes ? La décision d’abattre le drone n’a cependant certainement pas été prise sur coup de tête, mais au regard une décision politique prise depuis longtemps, celle de résister sans concession et par la force à toute violation, qu’elle soit américaine ou israélienne, du sol, des eaux ou de l’espace aérien iraniens [2]. Trump, qui n’est pas le fou que l’on nous présente inlassablement, tempérant dans le même souffle, le caractère péremptoire de son propos, donnait du mou à la corde : « Un acte commis par un individu stupide… J’ai du mal à croire que cela était délibéré » ! Bref le chaud et le froid. L’un pour sauver la face, l’autre pour battre prudemment en retraite et désamorcer de toujours possibles dérapages qu’attendent et que guettent avidement la tribu des étripeurs de nations, ceux qui préparent ou organisent patiemment les grands cimetières à venir sous le soleil de Satan…

MQ-4C Triton Global Hawk. Un outil de guerre à 123 millions de dollars l’unité.

Ce que la Grande presse passe aussi, et surtout, sous silence c’est - en quelque sorte - la modération de la réponse iranienne à l’intrusion dans son espace aérien d’un engin de guerre (dont les intentions étaient sans équivoque celui-ci ayant éteint tous les feux de signalement ordinairement utiles à la sécurité de la navigation aérienne). Car le commandement de la défense aérospatiale iranienne a pris la sage et humaine décision de ne pas abattre l’avion américain de guerre électronique P8 qui accompagnait le drone, et ses 35 personnels embarqués. Un aspect plutôt embarrassant pour le camp occidentaliste et qu’il valait bien mieux ne pas ébruiter… ou le moins possible.

Bluff et bras de fer

Pour comprendre la politique de l’Administration Trump, il faut garder en tête que l’idée directrice sous-jacente se résume à ceci : le rapport de forces - du fort au faible - entre la mollahcratie et la démocratie messianiste d’Outre-Atlantique étant à ce point disproportionné qu’immanquablement le Iraniens se verront contraints de venir à résipiscence. Soit de passer sous les Fourches caudines dressées à leur intention par l’État profond et les néoconservateurs américains. Autrement dit, l’Iran, volens nolens, se verra contrainte d’accepter une reddition sans condition aboutissant au démantèlement de l’ensemble de ses vecteurs balistiques. L’aviation perse étant quasi inexistante, il s’agit en l’occurrence des missiles iraniens de portée intermédiaire permettant de menacer potentiellement Eretz Israël ! L’État hébreu étant l’Alpha et l’Oméga de toutes les convulsions proches orientales depuis soixante-dix ans, on comprend les véritables enjeux - au-delà de l’hégémonie énergétique - de la crise en cours…

En tout cas, c’est à partir du postulat suivant lequel l’ennemi iranien doit capituler sans qu’il ait été nécessaire de tirer la lame du fourreau (cf. « L’Art de la guerre » de Sun Tzu, court traité toujours très en vogue à West Point – et ailleurs - vingt-sept siècles après sa rédaction), que se déploie – et doit s’appréhender - la politique du Département d’État à l’égard de Téhéran. Cette doctrine – qui est beaucoup plus qu’un point de vue vaguement paradoxal – est repris par la presse officieuse israélienne avec toute la suffisance habituelle et une inentamable confiance suis generis [3]. Ainsi pour le Yediot Aharonot (“Les Dernières Informations”, support fondé en 1939) les dirigeants iraniens n’ayant pas de tendances foncièrement suicidaires et chacune de leurs décisions étant soigneusement calculées, pesées, soupesées (raisonnement qui vaut aussi pour le dirigeants de Corée du Nord), la guerre n’aura pas lieu et le pouvoir capitulera sans coup férir. En conséquence de quoi, l’actuelle crise et la multiplication des incidents devraient aboutir au final, à un moment ou à un autre, à la reprise des négociations entre les deux États. Fermez le ban !

Maniant la dialectique avec un art consommé, l’article du Yedi Aharonot rédigé plusieurs semaines avant l’affaire du drone abattu, sous-entend pourtant que l’étincelle pouvant embraser la poudrière ne saurait provenir que du camp de ces madrés Gardiens de la Révolution - un corps d’élite qualifié avec dédain de “milices du régime iranien” - toujours prêts à en découdre. Citation : « Les services occidentaux de Renseignement semblent avoir une idée assez précise des intentions iraniennes depuis que des missiles antinavires des Gardiens de la révolution ont été repérés sur des bâtiments dans le Golfe, probablement en vue de créer une crise militaire dans le détroit d’Ormuz reliant le golfe Persique à la mer d’Arabie ». En clair, le Ayatollahs feront tout pour envenimer la situation et sont a priori désignés comme les fauteurs exclusifs de toutes les sorties de route envisageables ! Intéressant à plus d’un titre, nous y reviendrons prochainement.

Le camp du Bien et le camp du Mal absolu

Le gigantesque dispositif américain présent dans la région (chaîne ganglionnaire de bases, personnels, aéronefs de combat, flotte de guerre, etc.) est essentiellement présenté comme participant d’une « démarche dissuasive » excluant toute opération directe et préméditée contre la République islamique (!)… Et uniquement destiné à garder les voies de transit pétrolier ouvertes. En un mot, cette force est censée dissuader Téhéran de résister aux sanctions qui l’asphyxient, conduisant inexorablement à son effondrement économique et social (l’inflation approche les 40 %, et le Rial dégringole à la vitesse grand V), en raccourci d’accepter sa mort politique et la fin de sa souveraineté… sans broncher.

Maintenant resterait à vraiment savoir ce qu’en pensent les alliés des États-Unis. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe – dont le pays est extrêmement dépendant des approvisionnements pétrolier provenant du Golfe persique - s’est rendu le 12 juin à Téhéran et M. Macron, au lendemain de la destruction du robot volant, y a dépêché son conseiller diplomatique, Emmanuel Bonne, porteur de la pieuse intention « d’apaiser les tensions »… Comme si les actuels maîtres de la guerre allaient tenir compte des velléités et de desiderata de M. Foutriquet ? Mais que pèsent actuellement Paris, Londres et Bruxelles, Tokyo ou Dehli face aux prédateurs de l’Amérique vétérotestamentaire dans la balance de l’unification mondiale du Marché ? L’on sait par avance de quel côté la pièce retombera : les échanges entre les États-Unis et l’UE sont évalués à quelque 1100 milliards de dollars l’an contre 30 malheureux milliards de dollars avec l’Iran. Autant dire que les bons et courageux européens suivront Washington perinde ac cadaver… Et jusqu’en enfer s’il le faut !

Maintenant retenons que ces événements interviennent dans un contexte diplomatique assez particulier : l’Iran adressait le 2 mai dernier un ultimatum de soixante jours au Royaume-Uni, à la France, l’Allemagne, la Chine et la Russie pour leur enjoindre de respecter les engagements contractés à Vienne… singulièrement en ce qui regarde le domaine bancaire et le secteur pétrolier (le français Total s’est couché renonçant à un projet d’exploitation de champ gazier où des dizaines de millions d’euros avaient déjà été investis [4]). Il est vrai que les États-Unis menacent de sanctionner durement les contrevenants. Hartung, pétrole forbidden. Peugeot, Renault, Total ou Airbus et trois cents autres entreprises françaises revenues en Iran après 2015, sont en réalité soumises à la loi américaine bien qu’étant strictement françaises… Ceci pour la simple raison qu’utilisant le dollar pour leurs transactions, elles sont de facto des justiciables américains, c’est-à-dire relevant de la féroce justice américaine. BNP-Paribas en a conservé un souvenir cuisant pour avoir contrevenu aux sanctions américaines frappant entre autres le Soudan, Cuba et la Lybie ; ce qui lui avait coûté en 2014 la bagatelle de 7,34 milliards d’euros. Nous réservons nos commentaires sur ce sujet pour une autre occasion.

Ultimatum iranien

L’Iran a donc fait savoir qu’à défaut d’une action des États signataires de l’accord de Vienne afin d’honorer leur signature, il s’octroyait la liberté d’élever le niveau d’enrichissement d’uranium au-dessus des limites prescrites par l’accord… début du processus de réalisation d’une bombe A. Ceci alors que « l’Accord du siècle » relatif à un règlement de la Question palestinienne (traité monté par le gendre du Président Trump, Yared Kushner), doit ou devrait intervenir avant la fin du mois de juin. Avec possiblement, à la clef une significative reconfiguration des alliances au Proche-Orient… Apparemment, les principaux intéressés, les Palestiniens, ne croient guère à cette énième fantasmagorie diplomatique… mais cela fait chic et devrait en principe faire oublier les sombres nuées qui assombrissent les eaux topazes du détroit d’Ormuz.

Sachant également que l’Iran ne peut pas non plus se retirer du traité de non-prolifération nucléaire – auquel l’État hébreu n’a pas adhéré en dépit de sa grosse centaine de vecteurs atomiques - parce que cela serait aussitôt dénoncé comme un quasi casus belli. Par ailleurs Téhéran ne peut pas non plus se retirer entièrement de l’accord de 2015, car celui-ci lui donne une certaine marge de manœuvre, à tel enseigne qu’il en use et commence à prendre des libertés avec les limites imposées en matière de retraitement et d’enrichissement.

Sur ce point la situation, à l’évidence, se dégrade tendanciellement. Aussi les grands malins des chancelleries européennes et des cabinets gouvernementaux, finiront par obtenir ce qu’ils craignaient le plus, à savoir un Iran doté d’une arme nucléaire de dissuasion massive… ce qui, tôt ou tard, entraînera une folle course aux armements dans la Région. À l’appui de cette prédiction, l’Iran va, dans les circonstances présentes – qui lui sont imposées – poursuivre dans la voie d’une réduction du « niveau des engagements pris sur le contrôle de son programme nucléaire dans le cadre de l’accord de Vienne » ainsi qu’annoncé le 22 par le président Rohani, déclaration faite à Douchanbé, au Tadjikistan, à l’occasion d’une conférence des dirigeants d’Asie centrale, de la Russie et de la Chine. Les soi-disant apôtres de la paix sont à l’évidence des fauteurs de guerre, ceci dans un cas de figure notoirement inversée !

À suivre… La construction de la guerre préemptive postmoderne !

Léon Camus
23 juin 2019

Notes

[1L’accord passé entre l’Iran et le Groupe 5+1 (Russie/Chine/France/Royaume-Uni+Allemagne) porte sur le contrôle accepté du programme nucléaire iranien en contrepartie d’une levée progressive des sanctions économiques. Tous (sauf les É-U et Israël) s’accordent à reconnaître la bonne conduite du gouvernement iranien. Mais l’Agneau n’est-il pas toujours coupable qui s’abreuve à la source que revendique compère le méga Loup ?

[2Toutes ces dernières années, les Israéliens ne se sont pas gênés pour frapper des cibles iraniennes en territoire syrien sans que ceux-ci aient pris le risque de se défendre ou de répliquer. L’état-major américain, fort de ce précédent en a conçu un redoutable et absurde sentiment d’impunité. Or un cinglant démenti vient de lui être infligé. On se remémorera le film de Ridley Scott « La chute du Faucon noir » (2001) relatif à un semblable fiasco – Somalie 1992 - relevant du même ordre symbolique.

[3Reprise par « Courrier international » l’analyse de Rishon Lezion « Téhéran finira par céder » publié par le Yediot Aharonot – titre qu’en 2017 l’israélo-franco-algérien Patrick Drahi envisageait de racheter… timesofisrael.com/patrick-drahi-negocierait-le-rachat-du-yediot-aharonot – développe la thèse optimiste, toxique et auto-suggestive qu’inéluctablement la “stratégie agressive” de D. Trump finira par faire plier les Iraniens.

[4Total préfère abandonner son projet d’exploitation du champ gazier iranien dit Pars Sud plutôt que de s’attirer les foudres de la “justice” américaine. La société chinoise CNPC remplacera normalement Total et ses piteuses dépendances atlantistes.
« Total n’est pas prêt à choisir l’Iran contre les États-Unis, ce qu’il était prêt à faire il y a une vingtaine d’années » dixit Francis Perrin, président chez Total du département “Stratégies pétrolières et énergétiques”. Certes les banques américaines représentent 90 % des opérations de financement du groupe, quant aux actionnaires américains, ils en possèdent 30 % des parts. Enfin, les actifs américains représentent chez Total plus de 10 milliards de dollars des capitaux investis.

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