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Iran vs États-Unis : Nœud gordien et guerre rampante ! 

jeudi 16 janvier 2020

La crise aiguë et endémique que traverse la Libye depuis 2011 et l’intervention de l’Otan (France/R-U/Italie) au motif d’ingérence soi-disant humanitaire afin d’éviter un bain de sang, l’internationalisation du conflit avec à présent de l’intervention turque au côté de Tripoli et russe en appui au général Haftar à Benghazi (chef-lieu de la Cyrénaïque), ne doit ni masquer ni estomper la guerre rampante semi-ouverte qui oppose désormais, après le 3 janvier 2020 et l’assassinat terroriste du général Soleimani, la Perse ancestrale et le très Nouveau Monde aux appétits dévorants.

Dorénavant, en Iran chaque jour qui passe apporte son lot de rebondissements les uns tragiques, les autres cocasses tel cet idiot d’ambassadeur du Royaume-Uni – ou de plus en plus désuni maintenant que l’Écosse s’engage à son tour sur la voie du divorce – brièvement arrêté par la police alors qu’il s’était mêlé à des manifestants conspuant le régime  ! Cela pourrait se nommer diplomatie pedibus cum jambis, non  ? Avant-dernier épisode autrement tragique dans cette dégradation allant crescendo (!) des relations occidentalo-iraniennes ainsi que, corrélativement, de la situation régionale dans son ensemble (Levant/Péninsule arabique/Syrie/Golfe persique/Mésopotamie), celui d’un appareil civil ukrainien abattu le 8 janvier par la défense antiaérienne iranienne et par erreur alors qu’il venait de décoller de l’aéroport internationale de Téhéran… cela au moment même où une salve de missiles iraniens de moyenne portée1 venait de percuter - avec une impressionnante précision - des infrastructures de la base aérienne d’Aïn al-Assad, laquelle abritait entre autres quelques centaines d’officiers américains, britanniques, canadiens, norvégiens et hollandais. Cent soixante-seize victimes qui n’ont pas fini de faire couler beaucoup de larmes et d’encre. Un drame atroce qui n’est pas sans rappeler cette autre accident qui vit la mort dans des circonstances relativement comparables, le 17 juillet 2014, au nord-est de l’Ukraine, des 298 passagers du vol 17 de Malaysia Airlines   !

Et puis ce sont à nouveau, dans la nuit du 12 au 13 janvier, des tirs de Katiouchas – les anciennes orgues de Staline – dirigés contre une base américaine, mais cette fois sans dégât collatéral au contraire des trente roquettes qui avaient touché le 28 décembre un camp de la coalition à Kirkouk au Kurdistan et causé le décès d’un contractuel américain (contractor)… un inexpiable crime de lèse puissance impériale qui sera l’un des prétextes - mais pas le seul –ayant servi à légitimer l’élimination du major général Kassem Soleimani, chef des opérations extérieures à la tête de la Force Al-Qods… et surtout missi dominici du Guide suprême de la République islamique d’Iran alors qu’il s’apprêtait à négocier une trêve entre Riyad et Téhéran… dont l’antagonisme ethnique et religieux2 est jusqu’à présent le terreau fertile d’éventuelles futures guerres fratricides. S’y sera ajouté le siège, le 30 et 31 décembre 2019, de l’ambassade américaine à Bagdad dans la Zone verte – au demeurant puissamment fortifiée - en réponse aux précédents bombardements américains, lesquels avaient tué vingt-cinq miliciens du Kataeb Hezbollah pro-Iran lors d’attaques aériennes le 29 décembre lancées en guise de rétorsion pour la mort du personnel civil américain, déjà cité, à Kirkouk. Ce siège qui avait d’ailleurs pris fin au coup de sifflet, avait été traité à coup de gaz lacrymogènes afin de disperser ceux des manifestants qui avaient passé la nuit devant les portes principales de l’ambassade. En vérité pas vraiment de quoi fouetter un chat dans le contexte général d’émeute – les morts se comptant par centaines - prévalant en ce moment dans la capitale irakienne.


Soldats de l’armée américaine de la 1re Brigade, 25e Division d’infanterie, Task Force-Iraq Base d’opérations avancée “Union III” à Bagdad

Une manifestation donc sans intrusion, plus symbolique qu’autre chose aux abords de l’espace extraterritorial des États-Unis, mais il n’en fallu pas plus pour que l’Administration américaine parvînt à décider le président Trump – certainement en lmui faisan tmiroiter une bonne affaire sur le plan publicitaire - de faire éliminer Soleimani… lequel, par ses fonctions, ses missions et ses liens personnels avec le Valiye fakih (Gardien de la jurisprudence), l’ayatollah Ali Khamenei, était de facto le numéro trois du régime iranien, juste après le très occidentaliste président Hassan Rohani. En un mot un acte de guerre terroriste, ceci sans la moindre équivoque, et une superbe peau de banane glissée sous les pieds de D. Trump… qui de toute évidence ignorait les possibles conséquences de son acte  ! Reste que l’assassinat du général Soleimani était prévu et préparé de longue date3 – un projet toujours reporté mais toujours d’actualité - et qui n’a pu s’accomplir qu’avec le concours diligent d’Israël… quoique ses dirigeants en disent et affectent toujours de jouer aux saints innocents.

Un assassinat savamment prémédité

À ce sujet, la chaîne américaine CNBC 4 nous renseigne sur ce jamais aucun médium français ne nous dira. Promouvoir et diffuser tous les blasphèmes imaginables soit5, mais pas le pire d’entre eux, la vérité vraie, objective non sortie du chapeau mité de la postvérité. Ainsi nous apprenons que Soleimani était attendu à Bagdad par trois drones tueur chacun armé de quatre missiles Hellfire… du lourd  ! Rappelons que l’espace aérien irakien est entièrement sous le contrôle de l’US Army. Avertie par leurs agents et informateurs opérant à Damas, la CIA savait précisément l’heure du décollage à Beyrouth de l’Airbus A320 de Cham Wings Airlines où se trouvait Kassem Soleimani, un voyage qui en fait n’avait rien de clandestin. Israël grand expert dans ce genre d’élimination depuis les airs6, a participé en amont au montage technique de l’opération, et est encore intervenu à ce stade en valide l’information, qui sera en outre affinée une nouvelle fois lors de l’atterrissage à Bagdad par les militaires américains et leurs agents locaux actifs au sein de l’aéroport… À Washington, à Langley siège de la CIA, au Pentagone, des images infrarouges en noir et blanc, fantomatiques, défilent sur de larges écrans plats, on identifie sans trop de mal le chef irakien d’une milice chiite alors qu’il monte l’escalier de débarquement pour saluer le chef de la Force al-Qods. Il est une heure du matin. Le président Trump, peu ou pas concerné, se trouve en Floride  ! A-t-il été réellement informé de la portée et de la signification de cette élimination  ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que cette nuit fatale – parce que les pires conséquences sont certainement à venir, nous en reparlerons - il n’est pas aussi assidu de son prédécesseur Barak Obama assistant, concentré et studieux, le 2 mai 2011 en compagnie de son équipe rapprochée, à l’élimination physique d’Oussama Ben Laden, au Pakistan à Abbottābād, à l’issue de l’opération Trident de Neptune (Neptune’s Spear)7. La liquidation d’Abou Bakr al-Baghdadi le 27 octobre 2019 n’aura quant à elle, pas donné lieu à une telle débauche de communication à grand spectacle.


Barak Obama et son équipe suivant le déroulé de l’opération Trident de Neptune
Et la liquidation supposée d’Oussama Ben Laden

Deux personnages montent alors dans une berline suivie par une fourgonnette où se trouvent accompagnateurs et gardes du corps. Les drones postés à distance respectables et non repérables, suivent les déplacements des véhicules et identifient leurs occupants en captant les appels des occupants sur leurs téléphones portables. Les informations sont transmises en temps réel (évidemment) au Quartier général avancé du Commandement central américain situé au Qatar, à quelques encablures des côtes iraniennes, d’où l’opération est conduite et où l’on voit la boule de feu vaporiser les deux véhicules. Seuls quatre missiles ont été tirés. Dans les cercles dirigeants israélo-américains on exulte et l’on se congratule - ils sont bien les seuls - en répétant en boucle, argument repris dès le lendemain par le président Trump, que le général Soleimani, ce tueur né, s’apprêtait à faire périr des milliers d’Américains  ! Un peu plus tard, D. Trump par une pirouette petitement convaincante nous dira en substance qu’il “n’a pas voulu commencer une guerre, mais en éviter une”. Aimable et intéressante sophistique, sauf pour ceux qui croient encore à l’angélisme inné de la Grand sœur Amérique, à sa volonté de sauver le monde et à sa véracité proverbiale… Il faudra/il faudrait néanmoins finir par ouvrir les yeux et découvrir que les GI’s n’ont pas en 1944 libéré la France pour les beaux yeux d’icelle, mais qu’ils l’ont envahie et occupée sans la moindre vergogne. Pour l’heure les mythes de la Deuxième guerre mondiale font de la résistance et ils auront, hélas, la vie dure tant les hommes adoreront – au sens littéral – ceux qui par leurs mensonges les réduisent au servage… On le voit dans la persistance de la mythologie socialiste reconvertie de nos jours en progressisme macronien et dans le goulag mou de la tolérance et de l’amour obligés pour tout ce qui est contre-nature, nous est étranger voire hostile.

Hybris, chutzpah, cécité et arrogance

Il est ici intéressant de s’arrêter un instant sur les leçons que tirent l’Amérique, en l’occurrence ses élites s’exprimant à travers la narration de l’événement par NBC et des leçons que le journaliste américain en tire… Bref, c’est acquis Outre-Atlantique, Soleimani est un homme “qui a aidé à tuer des Américains pendant plus d’une décennie”. Assertion en forme d’a priori non démontrée, le stratège iranien ayant surtout contribué à l’élimination en Syrie des armées de l’État islamique et des combattants d’al-Nosra (c’est-à-dire des reconvertis d’Al-Qaïda, ceux qui se trouvent aujourd’hui concentré dans la poche d’Idlib au grand dam de notre presse si compassionnelle à l’égard du fanatisme islamique), supplétifs de l’armée américaine et de la Turquie. En cela, en quoi Soleimani a-t-il participé, directement ou indirectement, à la mort de citoyens américains, la chose est loin d’être claire et encore moins d’être établie puisque l’adversaire - les djihadistes et autres takfiristes - était censément le même dans les deux camps, syro-russo-iranien et euro-arabo-américain ?

Maintenant il faut retenir de cette affaire que l’Amérique se gargarise de son excellence technique dans l’abattage robotisé de ses ennemis, parlant à ce propos de “sorcellerie technique” devenue “routinière”, autrement dit banalisée, passée dans les mœurs pour ainsi dire… Écoutons la voix de l’Amérique  : «  En moins d’une génération les États-Unis sont devenus capables de chasser et de tuer ses ennemis, en particulier dans les régions en crise du Proche-Orient, de l’Asie du Sud et de l’Afrique. Nous sommes passés de quelque chose qui était abnormal, presque de la science-fiction, à une nouvelle normalité8  » [nbcnews.com10janv]. Pour Anthony Cordesman du Center for Strategic and International Studies de Washington, les assassinats ciblés par le biais de robots tueurs représente un tournant dans l’art de la guerre “un changement radical” que seuls les États-Unis se trouvent en mesure d’accomplir en raison de l’extraordinaire système de surveillance globale, d’écoutes et de collectes des données – dans les méga super mémoires électroniques, et bientôt quantiques, du Big Data - que conduit la National Security Agency9 (NSA) par l’entremise de ses satellites et du primitif réseau de grandes oreilles Echelon. Toutes les données recueillies étant en fin de parcours concentrées et traitées au quartier général de la dite NSA, à Fort George G. Meade dans le Maryland… Big Brother et/ou Big Sister (mztiarcat oblige) grandissent à vue d’œil  !

Nos experts nous avertissent que cet effort (grâce auquel a été atteinte cette grande victoire qu’a été/aurait été l’élimination le Général Soleimani) «  de renseignement, de surveillance et de reconnaissance - vraiment immense - ne peut être fondamentalement égalé par aucun autre pays  »… Une autosatisfaction qui en dit long sur l’aveuglement des classes dirigeantes et de l’intellocratie américaines, celles-ci ayant le plus grand mal à comprendre que le monde ne se limite pas à la maîtrise et au développement de systèmes d’armes toujours plus létaux et extensivement dévastateurs à très grande échelle. L’humanité avance et la cartographie géopolitique du monde évolue. Aussi nous devrons nous pencher sur la multipolarité qui se dessine avec la montée formidable en puissance de la Chine populaire (communiste) et sur le retour sur la scène internationale de la fédération de Russie, renaissance amorcée en août 2008 à l’occasion de son intervention armée en Géorgie au secours de ce micro État de facto qu’est l’Ossétie du sud. Une Russie qui a repris pied en Méditerranée orientale et avec laquelle il faudra compter.

Geopolintel 13 janvier 2020

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