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Ukraine : la farce et la tragédie

mercredi 21 mai 2014

Les européistes l’annoncent. Ils sont pressés. Il ne devrait donc pas y avoir de second tour pour les élections présidentielles ukrainiennes. Qui ne se tiendront évidemment pas à l’est et au sud de l’Ukraine où les dissidents fortifient leurs positions contre tout assaut des forces « antiterroristes » qui tenteraient de reprendre la main. Difficile de rendre compte de la situation sur le terrain, néanmoins quelques grandes lignes se dégagent qui tracent le panorama pour l’heure figé du rapport des forces en présence.

La guerre sans bruit médiatique

Le 13 avril les autorités intérimaires de Kiev lançaient une opération qualifiée d’antiterroriste afin de réprimer, puis d’éliminer la dissidence qui se développait dans les provinces de l’Est ukrainien après la destitution le 22 février du président élu, Viktor Ianoukovitch. Le 13 mai, les dissidents engageaient à leur tour des actions offensives afin de bloquer les unités envoyées par Kiev. Les forces du Donbass ont ainsi lancé leur propre opération « contre-terroriste » conduite par Igor Strelkov, un ancien membre des forces spéciales russes, les Spetsnaz. Dans ce contexte un convoi militaire ukrainien est tombé dans une embuscade aux abords de Kramatorsk, dans la région de Donetsk. Il s’agissait de l’attaque la plus meurtrière dirigée contre l’armée ukrainienne depuis le 13 avril. Selon Kiev sept soldats ukrainiens auraient été tués et huit autres blessés au cours de cette troisième offensive des partisans de la fédéralisation en deux jours contre les unités dépêchées par Kiev [mediapart.fr13mai14].

Suivant la version officielle l’attaque aurait débuté vers 13 heures à proximité du village d’Oktiabrskoie situé à 20 kilomètres de Kramatorsk, tandis qu’une division de troupes aéroportées était en mouvement. Dans la journée du 12 mai, les indépendantistes avaient déjà harcelé deux positions ukrainiennes à Slaviansk. Au total, aux dires d’Igor Strelkov, l’attaque aurait réellement causé la mort de quelque cent membres de la Garde nationale. Bilan établi d’après l’interception de communications radio… Au demeurant « la plus grande partie des pertes [aurait] été causée par l’explosion d’une réserve de munitions » [Ibid]. Si c’est le cas l’on comprend aisément que Kiev ait évité de se vanter d’un tel revers.

La parole à Igor Strelkov

Le 1er mai le quotidien russe Komsomolskaïa Pravda rencontrait à Slaviansk Igor Strelkov. Donnons-lui la parole car mieux vaut un témoignage direct que vingt analyses vaseuses.

Question : « Quel est l’objectif final de votre milice populaire ? ». Strelkov : « Il y a des cibles tactiques, il y en a des stratégiques. Les milices populaires formées de la population locale veulent évidemment que la république de Donetsk ne dépende plus de la volonté de la junte de Kiev ni de celle qui viendra la remplacer [après le 25 mai]. 80 % de la population souhaitent le rattachement à la Russie. La motivation de ceux qui sont venus avec moi et qui se joignent à nous est plus large. Ils disent : “Nous ne voulons pas nous arrêter à ce qui a été obtenu, nous voulons aller plus loin et libérer l’Ukraine des fascistes” ».

Question : « Qu’attendez-vous de la Russie ? ». Strelkov : « Je suis réaliste. La Russie pour l’instant ne nous a pas fourni le moindre fusil, la moindre balle. Tout nous a été offert par les militaires ukrainiens et la police. Ce pour quoi nous leur sommes profondément reconnaissants et nous espérons qu’ils continueront de nous ravitailler dans l’avenir. Mais personne ne va commencer une Troisième Guerre mondiale à cause de Slaviansk. En même temps, personne ne va commencer la guerre pour l’Ukraine non plus, vu que c’est un État manqué [failli avant la lettre], qui s’occupe de laver le cerveau de ses propres citoyens. Les médias ukrainiens exploitent le fait que le champ de l’information ait été entièrement capturé par eux, les chaînes russes sont débranchées. Et cette propagande massive, malheureusement, agit sur une part significative de la population. Or les gens, dans les régions centrales et occidentales de l’Ukraine, considèrent sérieusement que ceux qui sont actifs ici, ce sont des bandes de mercenaires, prêts, pour mille hryvnias [plus ou moins une soixantaine d’euros] la journée, à assassiner ou à menacer des femmes et des enfants. Ce n’est pas comme ça. Le peuple de Donetsk s’est levé contre la junte et va la combattre, nous bénéficions du soutien total de la population ».

Cette guerre civile qui n’en est pas une, en tout cas pas encore, l’Europe européiste fera tout - notamment par bêtise et par asservissement au Moloch euromondialiste - pour qu’elle se rapproche des frontières baltes et polonaises et puis, pourquoi pas allemandes. Il ne s’agira pas de volonté délibérée liée à la perversité de quelques hommes, mais bien plutôt à celle d’une machinerie mue par une logique délirante, celle de la démocratie ultralibérale, l’idéologie du mondialisme incarnée par l’Amérique-monde et la pègre cosmopolite de Manhattan et de Brooklyn.

Bis repetita placent, M. Herman Van Rompuy, actuel président du Conseil européen, n’a-t-il pas annoncé que la Moldavie [1]signera le 27 juin prochain un accord d’association avec l’Union européenne ? Ce qui après l’Ukraine constitue de toute évidence une nouvelle provocation à l’égard de la Russie. Rompuy recevra à ce propos le Premier ministre moldave, Iurie Leanca, à Bruxelles pour y parapher ce prodigieux Accord d’association, faisant à ce sujet clairement allusion à l’Ukraine parce qu’au sein de l’Union « nous rejetons toute pression de l’extérieur. Et nous soutenons fermement la souveraineté et l’intégrité territoriales de la République de Moldavie, dans le cadre des frontières internationalement reconnues ». On ne sait hélas que trop bien ce que signifie le mot « souveraineté » dans la bouche de ces gens-là [APF14mai14] !

L’ineffable tragicomédie gazière

On parle peu, trop peu des aspects économico-financiers de la crise. Pourtant il s’agit d’une autre forme de la confrontation est/ouest et non des moindres. Dans l’impuissance des européens à arrêter le processus qu’ils ont enclenché, ceux-ci se tournent désormais vers le pilpoul gazier. La comédie serait burlesque si les enjeux et les conséquences potentielles n’étaient pas aussi importants.

Commençons par un « ultimatum ». Gazprom coupera ses livraisons de gaz à l’Ukraine à partir du 3 juin si Kiev à cette date n’a pas réglé sa facture d’avance en raison d’une nouvelle règle contractuelle de pré-paiement des livraisons… « Si l’Ukraine ne paie pas ces livraisons, Gazprom informera avant le 3 juin à dix heure, la partie ukrainienne du volume de gaz livré selon ce qui aura été payé à l’avance. S’il n’y a pas de pré-paiement, alors l’Ukraine recevra zéro mètre cube de gaz en juin  » dixit Alexeï Miller patron du conglomérat gazier russe [7s7/fr12mai14]. À bon entendeur salut !

Il est vrai que la facture ou la dette ukrainienne en pré-paiement pour la fourniture de 114 millions de mètres cubes/jour de gaz se monte aujourd’hui à 1,66 milliard de dollars. Quant aux « arriérés », « ils se montent actuellement à 3,505 milliards de dollars et personne ne peut douter du fait qu’il s’agisse là d’un argument de poids, qui plus est relativement objectif, pour recourir à la clause de prépaiement dans le contrat »… même si le prix du gaz russe appliqué à l’Ukraine est désormais l’un des plus élevés des pays d’Europe [2] [ibid13mai14].

Dérisoires réponses de Kiev et de Bruxelles

En réponse, à Kiev, le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk n’a rien trouvé de mieux que de brandir la menace de poursuites contre la Fédération en justice si elle ne consent pas à substantielle baisse de prix pour ses livraisons de gaz, tout en l’accusant d’avoir « volé 2 milliards de mètres cube de gaz » en annexant la Crimée [3] ! « Nous avons envoyé à Gazprom une notification avant procès demandant à la Russie de revoir rapidement l’accord [gazier], lequel doit être basé sur les conditions de marché. Si la Russie rejette cela, nous la poursuivrons devant la Cour [d’arbitrage] de Stockholm… Il leur reste vingt jours. C’est le dernier appel à la Russie pour s’assoir à la table des négociations et trouver une solution »…

Enjoignant en outre Moscou d’« arrêter d’utiliser le gaz comme un nouveau type d’arme de guerre ». Propos comminatoires tenus à l’issue d’une audition par la Commission européenne à Bruxelles, politburo eurobureaucratique où les masters puppets brieffent d’importance leurs nouveaux clients d’Europe orientale [ibid13mai14]. Au final, la farce ne serait pas tout a fait complète si nous n’avions pas appris que Joe Biden junior [4], le propre fils du vice-président américain, ne venait pas d’être nommé à la direction du plus important groupe gazier ukrainien, Burisma [zerohedge.com13mai14] !

De piètres tentatives de contre-mesures ont également été essayées à l’encontre d’Alexeï Miller, président-directeur-général de Gazprom que la Commission de Bruxelles entendait inclure dans une liste élargie de personnalités russes objets de sanctions internationales. Cependant grâce aux pressions exercées sur leur gouvernement respectif par la plupart des grands groupes énergétiques européens [5] que ces dispositions restrictives et vexatoires ont été évitées à Gazprom à travers son dirigeant Alexeï Miller [vedomosti.ru15mais 14]. Car comment peut-il être envisageable de se mettre à dos l’incontournable géant gazier ? Comment peut-on oublier que l’Union européenne importe le quart de son énergie sous forme de gaz russe, et que plusieurs transnationales ont conclu des accords avec Gazprom pour exploiter des ressources en Russie même, à l’instar de l’anglo-néerlandais Shell ?

Nous voyions bien par cet exemple la marque à la fois de l’irréalisme et de l’irresponsabilité des prétendus dirigeants européens. Une insuffisance intellectuelle et morale pathologiques que leur étroite inféodation aux politiques hégémoniques de l’Administration américaine n’explique pas totalement. Le règne de la bureaucratie des bas-fonds mène à la guerre. Nous entendons de plus en plus forts les craquements de la débâcle, aussi est-il d’urgence extrême de dégager ces incapables qui prétendent - et s’arrogent le droit de - diriger nos destins. Asservis qu’ils sont à une idéologie mortifère, nihiliste… laquelle se traduit à l’intérieur comme à l’extérieur par des champs de ruines.

Léon Camus 20 mai 2014

Notes

[1La Moldavie, 3,5 millions d’habitants en majorité roumanophones, est avec la Géorgie est l’un des deux pays qui ont engagé un processus de pré-adhésion formalisé en première étape par un Accord d’association. Processus dont l’Ukraine s’était retirée en novembre 2013. La Moldavie espère rejoindre l’Union européenne à l’horizon 2019 avec le soutien de la Roumanie, laquelle souhaite raccourcir les délais afin de couper l’herbe sous les pieds du Kremlin. Dans l’actuel contexte de tension entre la Fédération de Russie et L’union européenne, cette nouvelle initiative - assez irresponsable – de la part de Bruxelles devrait induire des réactions particulièrement négatives de la part de la Transnistrie russophone et qui s’est détachée de la Moldavie en 1990 et proclamé unilatéralement son indépendance avec l’appui implicite de Moscou. Une bonne raison pour que cette province dissidente franchisse le pas en suivant l’exemple de la Crimée et en demandant son rattachement à la Mère patrie russe.

[2Après la destitution du président Viktor Ianoukovitch et l’arrivée au pouvoir de nouvelles autorités pro-européennes autoproclamées, la Russie a mis fin aux réductions qu’elle accordait à l’Ukraine. Le prix du gaz a ainsi été porté, par mesure de rétorsion, à 485 dollars pour 1.000 mètres cube, effectivement l’un des plus élevés des pays d’Europe. En moyenne les pays de l’UE achètent entre 350 et 400 dollars les 1.000 mètres cube. M. Iatseniouk, peu avare de promesses, s’est engagé à payer les arriérés ukrainiens sous dix dans le cas où Moscou revenait au prix antérieur de 268 dollars.

[3Kiev a demandé à Moscou de compenser la perte des réserves d’hydrocarbures en mer Noire due à l’intégration de la péninsule de Crimée à la Russie. Le 28 avril, la compagnie ukrainienne Naftogaz a envoyé une lettre à la compagnie russe Gazprom proposant « un règlement de la question entre compagnies ». Kiev par la voix d’Igor Didenko, vice-ministre ukrainien de l Énergie demande à Moscou de pomper 2 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans les réservoirs de stockage souterrains ukrainiens pour compenser la perte de Tchernomorneftegaz, une compagnie d’extraction du pétrole et du gaz en mer Noire. À ce sujet, le ministre ukrainien de la Justice Pavlo Petrenko a déclaré que Kiev évaluait à 85 milliards de dollars les pertes liées à la crise de Crimée et à la nationalisation des biens de l’Ukraine dans la péninsule, et il a prévenu que l’Ukraine demanderait des compensations financières à la Russie pour les « biens saisis » après le 18 mars et la signature du traité d’intégration de la Crimée et de la ville de Sébastopol à la Russie [french.china.org.cn5mai14].

[4R. Hunter Biden will be in charge of the Holdings’ legal unit and will provide support for the Company among international organizations. On his new appointment, he commented : « Burisma’s track record of innovations and industry leadership in the field of natural gas means that it can be a strong driver of a strong economy in Ukraine. As a new member of the Board, I believe that my assistance in consulting the Company on matters of transparency, corporate governance and responsibility, international expansion and other priorities will contribute to the economy and benefit the people of Ukraine ».

[5Des groupes français, allemand et italien sont vraisemblablement intervenus non en faveur de M. Miller mais à contresens d’une stupide guerre économique. Interrogé par Vedomosti, un porte-parole de Total déclare ne pas savoir si la société française avait insisté auprès des dirigeants européens pour éviter des sanctions concernant M. Miller. GdF, Shell, E.On, Enel, BP, OMV et Gazprom ont refusé pour leur part tout commentaire.

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