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La chimie ne se prête pas aux sentiments

mercredi 27 mai 2009

Elle a perdu son mari, ingénieur à AZF, dans l’explosion de l’usine. Monique Mauzac est chimiste ; elle s’est fortement impliquée dans la recherche des causes de l’explosion. Elle explique pourquoi elle ne croit pas à l’hypothèse des experts judiciaires.

A 16h03, l’audience reprend. Le président indique que le tribunal ouvre la thèse chimique. Monique Mauzac, la veuve d’André Mauzac, ingénieur d’AZF décédé dans l’explosion, partie civile, fait une déposition.

"Mon mari était le chef de service de production des nitrates. Il est décédé dans l’explosion. Les suites, cela a été une évidence pour moi, mon fils, ma famille, de comprendre ce qui s’était passé. Je suis chimiste, je suis actuellement directeur de recherches au CNRS en chimie. Je me suis penchée sur les expertises. Toujours avec ce désir de comprendre, j’ai contacté des collègues, et puisque vous m’en donnez l’occasion, et je vous en remercie Monsieur le président, je voudrais vous dire ce que je pense de l’hypothèse chimique de l’accusation.
D’abord, la réaction chimique incriminée, avec la nécessité de la présence d’eau. Puis les conditions du tir 24, et savoir si ces conditions sont transposables à la réalité.

La réaction chimique incriminée est celle du DCCNa et du nitrate d’ammonium. Le DCCNa nécessite deux étapes : la réaction avec l’eau, l’eau extrait le chlore du DCCNa. Cette réaction est une hydrolyse acide : la quantité d’acide hypochloreux dépendra de l’acidité du milieu. Cet acide hypochloreux HOCI dégage une forte odeur. Il deviendra le réactif de la deuxième étape. On a deux possibilités : la rétroaction du HOCI sur le DCCNa, qui n’est pas à considérer, et l’action de l’HOCI sur l’ion ammonium. C’est par cette voie que l’on peut envisager la formation de trichlorure d’azote. Cette réaction est connue depuis longtemps, mais en solution. En phase solide, il n’y a pas de réaction : la surface de contact est minime. Si l’on considère le cas particulier, le nitrate d’ammonium, il est formé de NH4 et de NO3. Si on résume, dès qu’on a des produits solides, la réactivité est nulle.

L’eau interagit de manière active, dans la première étape. Donc, dans tout ce que l’on regardera ensuite, il faudra de l’eau. Cela a été confirmé au laboratoire de Poitiers, et au Semenov de Moscou.
Il était obligé d’imaginer d’insérer une couche aqueuse entre deux éléments solides. C’est ce qui a été fait dans différents essais à Gramat. Une vingtaine a été négative. Le tir 24 a été réussi. Pour obtenir ce tir, la philosophie a consisté à dissoudre le DCCNa dans l’eau, et d’ajouter du nitrate sec. Si ce scenario chimique est retenu, la présence d’impuretés dans le nitrate n’a aucun effet.

Le tir 24, résumons : il a été fait dans une petite caisse, on a mis en présence du NAI, de l’eau et du DCCNa. Ce NAI avait 10,7% d’eau, pour former une liqueur aqueuse. Là dessus a été déposé 1 Kilo de DCCNa dans lequel on a ajouté de l’eau. On a créé une couche aqueuse dans laquelle il faut remarquer qu’on a autant de DCCNa et de nitrate. Cette couche est acide, en raison du NAI. Les conditions sont réunies pour produire de l’acide hypochloreux. Les ions nitrate et ammonium sont séparés. Cela peut produire du trichlorure d’azote. La deuxième étape a été de rajouter du nitrate d’ammonium sec. Ce nitrate d’ammonium est en grande partie du NAI. La réaction thermique est exothermique. La température augmente. NCI3 se condense dans la masse de NA plus froide et se piège dans NAI poreux. A 93°, NCI3 se décompose. Une explosion se produit 25 mn après.
Ce tir se fait dans des conditions très particulières. On se demande si les conditions de ce tir sont transposables à la réalité.

Première étape : le 18 septembre au 335, une benne aurait été remplie avec essentiellement du nitrate, et selon les suppositions des experts, quelques balayures de DCCNa. Les premières questions se posent : on aurait dû sentir une odeur. On n’a retrouvé aucune trace de ce DCCNa. Or, beaucoup de prélèvements ont été faits. Et M. Deharo est venu ici dire que 35O prélèvements avaient été faits par le laboratoire de police scientifique. Ce laboratoire est très connu pour analyser les ultra-traces. M. Deharo a confirmé le 26 mars qu’ils n’ont jamais retrouvé trace de décomposition de DCCNa. D’autres analyses ont été faites au 335 par le Catar : aucune trace de DCCNa. En tant que chimiste, c’est la première question qui bloque.
On va quand même continuer le scenario de la catastrophe tel qu’il a été imaginé. La benne est restée jusqu’au 21 septembre. Les experts supposent qu’il ne s’est rien passé. Il est dit que les produits restent secs. Les conditions météo sont les mêmes que le 21.

Deuxième question de chimiste. C’est étonnant. Examinons ce qui s’est passé dans le box. Les experts ont imaginé que le sol était recouvert d’une boue de nitrate, 2 cm. Et qu’à côté il y a 10 tonnes de nitrates secs et deux tas de NAI secs. Quelle est la réalité de la boue ? Le 21 septembre au matin, le chouleur a enlevé la couche humide. Donc, on est en présence de nitrate sec. Autre chose : sur la nature du sol, dans le tir 24, c’était du NAI. Or, ici, c’est un mélange et cela change les choses. Car le nitrate agricole est moins acide, avec de l’eau, on a un milieu neutre. Dans le NAI avec l’eau, on est en milieu acide. Donc si on prend du NAA, on ne formera quasiment pas de formation de HOCI. Donc, c’est la quatrième question : pouvait-on faire ce HOCI avec du nitrate agricole ?
Sur le temps de déversement de la benne, il faut imaginer que les balayures de DCCNa seraient restées sur le dessus. Il fallait que ce DCCNa s’étale. Et il fallait lui laisser du temps pour agir avec l’eau. On se demande s’il est possible de déverser une benne dans de telles conditions.

Maintenant, la benne termine d’être renversée. On déverse le reste de la benne, du nitrate d’ammonium. Les experts imaginent la formation de trichlorure d’azote dans l’interface aqueux. Question de chimie. Quelle quantité de trichlorure d’azote ? Le rendement optimum est de 7 à 8% avec du NAI, entre 70 et 160 grammes, ce qui est insuffisant pour faire détoner le tas de nitrates.

Dernière étape imaginée par les experts : cette détonation se transmettrait aux autres tas de nitrates qui étaient dans le box puis dans le stockage. Les experts ont imaginé que tous les tas se touchent. Et il faut que l’épaisseur des tas soit suffisante pour transmettre la détonation. La disposition des tas ne correspond pas du tout aux témoignages. L’épaisseur des tas est aussi en contradiction avec les témoignages.
Voilà, Monsieur le président , les questions de chimie que je voulais vous soumettre.
Dans les conditions du tir 24, deux produits sont indispensables : l’eau et le DCCNa. Ce tir est fait avec 50% de NAA et de NAI. En configuration réelle, ce n’est pas le cas. La présence de DCCNa est hypothétique.

En conclusion, le scenario des experts est basé sur la présence hypothétique d’eau et de DCCNa, avec des conditions d’obtention de la détonation très différentes de la réalité, selon un processus irréaliste, avec un positionnement des produits contraire à la réalité.
Je suis convaincue que le scenario des experts ne peut expliquer la catastrophe. Je le regrette.

Applaudissements dans la salle.

Me Sylvie Topaloff (partie civile ) : Au nom des parties civiles, je voudrais vous dire que nous n’allons pas vous poser des questions. Un fossé s’est creusé entre les victimes. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Nous réserverons nos questions aux experts. Nous vous avons entendue.

Monique Mauzac : Pour moi, ce n’est pas une polémique. Je souhaiterais qu’on en parle. Je n’ai aucun parti pris. C’est peut-être une explication de chimie. Je regrette que vous ne souhaitiez pas discuter.

Me Stella Bisseuil (partie civile) : Au nom des 21 familles des victimes que je représente, je souhaite réserver mes questions aux experts.

Me Laurent de Caunes (avocat de Monique Mauzac) : Votre questionnement pose des questions aux parties civiles. Il n’y a pas de fossé entre personnes qui recherchent la vérité. Quand vous avez posé à vous-même ces questions que le tribunal vous a autorisé à poser, vous n’aviez pas de réponse ?

M.M. : Dès le début, j’ai téléphoné à M. Van Schendel pour lui proposer mon aide. Il m’a dit que cela n’était pas possible. Je regrette quand j’ai entendu parler des 21 familles des victimes... Moi aussi j’ai perdu quelqu’un. Mais je suis chimiste. Et cela, je ne l’ai pas perdu.

Me De Caunes : La douleur n’affecte pas la rigueur scientifique.

M. M. : La chimie ne se prête pas au sentiment.

Me de Caunes : C’est bien pour discuter chimie que le juge vous a reçue ?

M. M. : Oui. Je suis gênée que les parties civiles ne veuillent pas engager la discussion.

Me de Caunes : N’aurait-on pas pu faire intervenir des experts de la communauté internationale pour valider la thèse des experts ?

M. M. : Face à un événement exceptionnel, je comprends que les experts de Toulouse n’avaient pas tout pour résoudre cela. Je trouve dommage que l’on n’ait pas fait appel à des spécialistes internationaux. J’ai aussi pour cela que j’ai contacté M. Guiochon qui va venir, parce qu’il est spécialiste des nitrates.

Me de Caunes : C’est pour faire un travail de compréhension et non pas de destruction que vous êtes intervenue ?

M. M. : Bien sûr !

Le tribunal remercie Monique Mauzac. Il est 16h45.

Compte-rendu de Sabine Bernède.

La rédaction de Geopolintel remercie Mme Mauzac

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