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Ukraine : l’engrenage

jeudi 17 avril 2014

À l’heure où se conclut cette analyse, Kiev et Washington tentent de passer en force, ceci en lançant une grande offensive armée «  antiterroriste  » sur les villes de l’est de l’Ukraine. Action qui compromet a priori la tenue du Sommet de Genève prévu ce jeudi 17 avril 2014. C’est donc, contre toute prudence, l’option de la violence qui aura prévalu à l’Ouest, celle-ci s’accompagnant symétriquement d’une dénonciation sans vergogne de la «  brutalité  » russe.

L’Europe, en tout cas ce qu’ils appellent l’Europe, est une construction à vocation catastrophique. Les huit années de guerres balkaniques en sont un exemple édifiant. Celles-ci commencent peu ou prou à les déclarations unilatérales d’indépendance, encouragées par l’Allemagne et le Vatican, de la Slovénie et de la Croatie, le 25 juin 1991. Nouvelles guerres des Balkans – en écho de celles de 1912 - qui s’achèveront le 8 juin 1999 avec la fin des bombardements de l’Otan, laquelle aura pilonné la Serbie à outrance durant soixante-seize jours1.

S’en suivra le démantèlement définitif de la Fédération yougoslave, et in fine la création ex nihilo le 17 février 2008 d’un État indépendant du Kossovo, État failli avant de naître, mais dont le grand mérite est d’abriter l’une des plus importantes bases américaines de la planète, le Camp Bondsteel dont la construction a démarré dès la cessation des combats. Un fait qui s’inscrit dans la forte poussée vers l’Est que les États-Unis exercent depuis 1991 en direction du Bassin de la Caspienne, du Caucase, du Plateau iranien et de l’Asie centrale… un nouveau Drang nach Osten en quelque sorte  ! À ce titre «  Camp Bondsteel  » constitue une formidable plate-forme de projection de puissance qui devrait ou aurait dû se voir compléter par d’autres relais, en Ukraine et en Géorgie notamment. Ceci dans le cadre d’un vaste dispositif de contrôle de l’espace continental eurasiatique – inclusion des zones d’extraction des énergies fossiles dans la zone d’influence nord-américaine et contention de la Russie, puissance nucléaire globale – dont les premiers éléments, ceux du “bouclier anti-missiles” se trouvent déjà prépositionnés en Mer Baltique, en Tchéquie, en Pologne, en Turquie.

Cependant, si les puissances alliés au sein de l’Otan ont su exploiter le vide étatique qui a suivi l’implosion de l’Union soviétiques au cours des années quatre-vingt-dix, la décennie 2000 va très vite faire apparaître les limites matérielles et morales de l’appétit d’hégémonie nord-américain. Les succès militaires – l’Afghanistan à l’automne 2001 et l’Irak au printemps 2003 - tournent court. Les victoires ont fait long feu et peu à peu se muent en désastres ! Quant aux révolutions colorées - le plus souvent soutenues ou fomentées par des fonds privés américains, mais en étroite coordination avec les grandes Agences fédérales - à commencer par la Révolution orange de Kiev en 2004, elles se révéleront très vite inabouties et au pire, des échecs2.

Il semble bien que les derniers événements d’Ukraine sont appelés à confirmer bientôt cette tendance, si la situation évidemment ne dégénère pas. Reste que personne n’y ayant vraiment intérêt, toutes les parties devraient se tenir sagement en deçà de la ligne de non retour. Car, insistons… actuellement nous ne sommes plus à l’époque de la guerre du Kossovo et de l’Empire triomphant. Si d’ailleurs un parallèle devait se révéler pertinent entre les deux crises, l’on voit bien que l’épisode actuel se joue et plus encore, pourrait se jouer militairement parlant, à front renversé. Quarante mille soldats de la Fédération de Russie sont en effet déployés le long de la frontière ukrainienne… et ce n’est certainement pas pour y cueillir des pâquerettes  !

Quant à l’Union européenne, celle-ci s’est employée à jouer aux apprentis sorciers avec une maladresse et suivant une vision à courte vue sidérante. Sidérante si l’on ne tient pas compte de la servitude volontaire dont la classe dirigeante européenne fait preuve à l’égard des objectifs géopolitiques de la super-puissance atlantique et du corpus idéologique qui les sous-tendent et les justifient. Pourtant notons un phénomène inédit qui se fait jour  : d’aucuns parmi les bienpensants européistes s’avisent désormais de découvrir les tares de l’Europe acéphale… et certes mieux vaut tard que jamais  ! C’est à qui dénonce maintenant la cherté de l’€uro, laquelle pénalise nos exportations  ; vilipende l’incohérence des politiques communautaires  ; regrette amèrement le doux temps des politiques monétaires souveraines et la capacité de dévaluer en tant que de besoin… D’autres parlent de «  refondation  » de l’Europe découvrant que celle-ci, charnelle, devrait être celle des Peuples3 et non celles des lobbies, des minorités proactives, des sectaires, des corrompus et des verbeux idéocrates.

Or c’est hélas cette Europe social-libérale, celle des mercantis et des énarchies, aussi psychorigides qu’oligophrèniques, qui est en train de conduire l’Ukraine à la guerre civile, voire à la guerre tout court avec sa voisine, la Russie4, et nous autres ultimement si un quelconque dérapage intervenait de façon malencontreuse… Point n’est donc besoin d’être un russophile5 forcené pour déchiffrer les grandes lignes du scénario qui s’écrit ligne à ligne et noir sur blanc, sous nos yeux.

Le fil des derniers événements

Ukraine : Kiev a lancé le 13 avril une «  opération antiterroriste  » dans l’est de l’Ukraine qui fit plusieurs morts notamment à Slaviansk. Action en réalité manquée [voir infra] et qui avait été précédée d’un “ultimatum” enjoignant aux militants pro-russes d’évacuer les bâtiments publics occupés  ! Occupations dénoncées dans la capitale ukrainienne avec hargne comme une «  agression russe  »  ! Tandis qu’à Washington, la Maison-Blanche stigmatisait des «  campagnes organisées d’incitation à la déstabilisation et au sabotage  ». Le Département d’État se fait menaçant, exigeant à mots à peine couverts – une autre forme d’ultimatum - le retrait des troupes russes de la frontière [bfmtv.com13avr14].

Pour bien marquer l’implication des États-Unis dans la crise, le vice-président américain Joe Biden sera en conséquence le 22 avril prochain à Kiev, faisant suite à la visite - tout à fait fortuite  ! - samedi 12, la veille de la rafle antiterroriste programmée chez les autonomistes russophiles, de John Brennan, ci-devant Directeur de la CIA. Visite à ce point discrète que Brennan l’aurait effectuée sous un nom d’emprunt dans le but de rencontrer des responsables de la sécurité et des forces armées ukrainiennes [power bloc], ceci afin de les inciter et de les conseiller à propos des opérations de répression des organisations rattachistes et/ou indépendantistes… dont justement celle de Slaviansk [zerohedge.com13avr14]. Visite qui dévoile une réelle intrication entre Service spéciaux ukrainiens et américains. À telle enseigne que le député communiste ukrainien Vladimir Golub s’est senti autorisé à ironiser sur la subordination des Services ukrainiens à la CIA dont ils seraient devenus une banale «  succursale  ».

Faut-il également établir un lien entre ce regain de tension, mais également le retard apporté aux opération “antiterroristes” - ou leur suspension - annoncées à Kiev, et la tenue le jeudi 17 à Genève de discussions Russie/Ukraine/Etats-Unis/Union européenne… et alors que le président Vladimir Poutine s’est vu obliger d’avertir les Européens que la tournure actuelle de la crise pourrait compromettre sérieusement les approvisionnements gaziers de l’Union  ? Laquelle est, on le sait, significativement dépendante des fournitures du géant russe Gazprom… Avertissement assorti d’un conseil, celui de ne pas aggraver la situation de l’Ukraine par une répression inconsidérée des mouvements pro-russes. En dernière instance, il apparaît que Vladimir Poutine n’a pas été entendu et que les occidentalistes si apparemment soucieux d’éviter la dislocation de l’Ukraine, feront tout pour en hâter l’issue.

Les pro-russes demandent la protection de la Russie

“À Gorlivka, ville de 250.000 habitants située dans la province de Donetsk, frontalière avec la Russie, des militants pro-russes [armés de gourdins] ont attaqué et pris le contrôle des sièges de la police et de la municipalité. Le même mode opératoire a été utilisé à Slaviansk, où les insurgés tiennent fermement leurs positions, semble-t-il, malgré l’intention de Kiev de conduire une opération antiterroriste pour les en déloger” [opex360.com14mars14]. À en croire l’Agence France Presse, l’opération si elle doit avoir effectivement lieu, n’a pas encore été lancée “hormis quelques survols aériens” ! Effet d’annonce  ? Des paroles verbales révélatrices de l’indécision des autorités ukrainiennes  ? Celles-ci attendent-elles les ordres, ou le contrordre  ? Or que veulent ces activistes  ? Les uns souhaitent un référendum national, les autres des scrutins locaux… apparemment pas la mer à boire  !

C’est dans ce contexte d’incertitude et de confusion que l’indépendantiste Viatcheslav Ponomarev réclame sans détour, abruptement, la protection à la Russie, afin de «  ne pas permettre un génocide de la population du Donbass ». Perspective certainement très exagérée, mais demande en bonne et due forme… et loin d’être unique, les appels de cet sorte se multipliant au fil des heures. M. Poutine n’a-t-il pas en outre - de longue date – affirmé qu’il assurerait «  à tout prix  » la sécurité des populations russophones de l’ex Union soviétique [AFP14avr14]  ? Si l’épreuve de force devait intervenir via une normalisation armée de l’Est de l’Ukraine, gageons une fois de plus que le Kremlin ne reculera pas… au moins sur le terrain d’une politique de sanctions, voir de guerre économique, qui sera terriblement douloureuse à l’Europe. Les États-Unis sont loin et ne subissent pour ainsi dire jamais - ou si peu - le contrecoup de leurs actions extérieures, aussi improductives et illégitimes soient-elles. Et puis la Russie possède une profondeur de champ stratégique en Asie – en particulier en Inde et en Chine – qui fait totalement défaut à l’Union européenne. Espérons que nos mauvais maîtres européistes sauront s’en souvenir avant que d’aller trop loin. Reste qu’il ne sont pas à un conflit près… ce que nous enseigne l’histoire immédiatement récente, de l’Irak à la Syrie vie la Lybie.

Citons ici pour ne pas conclure sur ce sujet, un commentaire judicieux relevé à la suite de l’article opex. Judicieux parce qu’il n’est pas absurde de postuler que les raisonnements des politiques russes, aussi tortueux puissent-ils être, n’en restent pas moins largement rationnels… «  Poutine ne fera pas intervenir son armée, l’est de l’Ukraine, ce n’est pas la Crimée, ce qu’il veut c’est plus d’autonomie pour l’est, qui resterait ainsi dans une fédération ukrainienne. Ça lui coûterait trop cher, au niveau politique à l’ONU, et économique, subvenir à une grande région en faillite, plus la Crimée, plus les embargos décidés à l’ONU, il n’en a pas les moyens ! Par contre laisser pourrir la situation pour amener les Européens sur son terrain… ils vont y aller à reculons, mais quand même lentement mais sûrement  » [sic].

Un raisonnement qui souligne en contrepoint que la remontée des tensions est néanmoins à l’ordre du jour. Pensons au passage tenu secret de John Brennan à Kiev… escalade qui servirait de toute évidence les intérêts du camp occidentaliste tout en serviant de prétexte à mener la vie dure au souverainiste Vladimir Poutine. Des intérêts en particulier énergétiques qui se traduiront par un accroissement exponentiel des les fournitures de gaz et de houille des É-U à l’Europe. De ce point de vue, Washington vient de dénoncer, avec une mauvaise foi digne d’admiration, la provocation qu’un chasseur-bombardier russe aurait exercé contre l’un de ses bâtiments de guerre en mer Noire… [AFP14avr14].

La carotte et le bâton

En attendant Bruxelles aguiche Kiev au bord de l’asphyxie financière, avec la perspective d’un prêt immédiat d’un milliard d’€uros en plus des onze promis auparavant, cela en complément d’un crédit des États-Unis également d’un milliard de $. Parallèlement Bruxelles décidait ce lundi 14 d’étendre la liste des 33 personnalités russes et ukrainiennes pro-russes déjà soumises à des sanctions de la part des eurocrates. L’Union européenne n’excluant pas la réunion d’un sommet extraordinaire dans quelques jours en vue de prendre de nouvelles sanctions contre la Russie si «  rien de concret n’émerge des pourparlers prévus jeudi 17 avril à Genève  »… dixit M. Laurent Fabius [Reuters14avr14]. Enfin le président Hollande et le Premier ministre anglais Cameron ont de leur côté «  condamné très fermement  » ce lundi 14, les violences survenues ces deux derniers jours en Ukraine «  appelant l’ensemble des parties à la retenue et au dialogue  ». Cause toujours beau merle  !

Nous laisserons le mot de la fin au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, pour lequel «  l’hypocrisie des Occidentaux à propos de l’Ukraine dépasse les bornes  » [AFP14avr14] ! «  Nous avons clairement dit que le recours à la force contre les manifestants remettrait sérieusement en question les perspectives de coopération dans le règlement de la crise ukrainienne… On peut se souvenir que la violence sur le Maïdan, laquelle s’est soldée par des dizaines et des dizaines de morts, était qualifiée de démocratique, alors que maintenant on parle de terrorisme à propos des manifestations pacifiques qui ont lieu maintenant dans le Sud-Est ». Oui, mais nous y sommes  ! La mauvaise foi des occidentalistes, assortie de cécité quant à l’avenir, ne connaîtra donc pas de limites  ! Mais à ce jeu délétère, jusqu’où irons-nous  ?

Léon Camus 15 avril 2014

Notes  :

1 - Les bombardements débutent le 23 mars et s’achèvent le 8 juin. Commence alors immédiatement la construction de la super base américaine Bondsteel. Le 2 juillet, le proconsul et ressortissant français Bernard Kouchner prend ses fonctions sous couvert des Nations Unies. Le 23, l’épuration ethnique des Serbes devient internationalement évidente avec un premier massacre de quatorze paysans.

2 - Serbie  : Mouvements populaires d’octobre 2000 ayant abouti à l’éviction du président Milosevic. Révolution sans “couleur” particulière mais avec un cri de ralliement, «  Gotov je  » [Il est fini]. Elle fut encadrée par le mouvement Optor financé par l’Open Society Institute de l’américain George Soros, né à Budapest d’origine juive, organisation qui fera bénéficier de son expérience et savoir-faire les révoltés du Maïdan en 2004 sous l’étiquette de “Pora”. Géorgie  : révolution des Roses, au même moment qu’en Ukraine, fin 2003/printemps 2004. Kirghizie  : révolution des Tulipes en 2005. Moldavie, printemps 2009. La Russie ne fut pas non plus exempte de tentatives de déstabilisation orchestrées de l’extérieure, ainsi lors des élections législatives de 2011…

3 – Voir «  Manifeste pour une Europe des peuples  » sous la direction de JM Vernochet. Éditions du Rouvres 2007.

4 – «  Il faut comprendre que nous n’abandonnerons pas nos frères d’Ukraine  » Leonid Sloutski, député russe à Simféropol [ruvr.ru2fév14].

5 - Suggérons la lecture d’«  Éléments d’objection de conscience en pleine valse positionnelle  » [hautetfort.com1avr14], un article s’essayant à un stimulant exercice de rééquilibrage quant à la lecture et à l’interprétation des événements ukrainiens… Excerpt  :  «  Embrasser le folklore stalinien par pure fantaisie, romantisme ou calcul aussi nébuleux que savant, justifier la faucille et le marteau dans les manifestations de Crimée, c’est commettre un crime contre ce qui nous fonde et oublier d’où viennent les principaux acteurs du développement de ce funeste courant politique, jumeau totalisant du capitalisme… Détester l’asymétrie permanente de traitement entre les vues légitimes des Russes et celles tout aussi légitimes des Ukrainiens, c’est rappeler aussi au devoir de raison et de distance à ceux qui jubilent dès qu’un char russe fait trois mètres  ».

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