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Bouclier antimissile : surenchère atlantiste du Parti Socialiste

Léon Camus

jeudi 21 juin 2012

La France sous l’hégémonie d’un parti unique plus atlantiste que jamais auparavant !

Ces « gens » apprennent vite et virent de bord sans vergogne. Ceux qui avaient pu imaginer le contraire sont souvent des braves gens mais aussi des jobards qui s’abandonnent aux promesses mensongères de la classe politicienne… Le 10 avril 2012, sur I>télé, François Hollande exprimait son opposition au Bouclier antimissile européen, un projet au départ strictement américain [1] mais qui peu à peu est venu se greffer sur l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord, et même, d’une certaine manière, la parasiter… « Je suis réticent à l’égard de cette évolution. La première raison, c’est que nous n’avons aucune possibilité de participer industriellement à cette affaire et deuxièmement ça [sic] met en cause l’idée même de la dissuasion ». Trente jours plus tard au Sommet de l’Otan de Chicago, les 20 et 21 mai, il qualifiera ce projet de « nécessité pragmatique », donnant ainsi l’accord de la France pour l’intégration opérationnelle du projet dans les structures de l’Otan, autrement dit pour en faire assurer la prise en charge financière – certes partielle - par l’ensemble des alliés, pourtant déjà aux prises avec une crise budgétaire aigue !

Un projet au coût démentiel dont les États-Unis sont incapables d’assurer seul le financement - mais qui doit permettre, en principe, une relance de l’industrie américaine de l’armement - ce pourquoi il est essentiel d’y faire participer « l’idiot utile du Village global », alias l’Union européenne vouée à « partager le fardeau » de la défense euratlantique... pour le plus grand profit de la Maison Mère nord-américaine [2] . Il est clair que dans une période de restrictions budgétaires draconiennes, la participation française se fera au détriment d’autres postes de dépenses et en premier lieu la dissuasion nucléaire – dernier vestige de l’indépendance nationale - qui n’aura plus lieu d’être et qu’ainsi nous pouvons déjà considérer comme condamnée !

Une totale remise en cause de notre souveraineté en matière de Défense dont s’était bien gardé le très officiel « Livre Blanc » du 17 juin 2008 traçant comme ligne directrice de notre Défense nationale… Politique concoctée par l’équipe du Président Sarkozy en tenant compte évidemment des desiderata de Washington, laquelle disposait pourtant que « la France adoptera une stratégie de prévention active visant à limiter la prolifération balistique, tout particulièrement dans les zones les plus dangereuses. Elle s’appuiera sur sa capacité de dissuader toute intention d’un État de porter atteinte à ses intérêts vitaux par des moyens de ce type ».

Les 19 et 20 novembre 2010, lors du 22e Sommet de l’Otan à Lisbonne, le président Sarkozy avait cependant souscrit à l’inscription d’une « capacité de défense antimissile » dans le « concept stratégique » de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord… mais dès avant même la décision finale du sommet de l’Otan de Chicago en mai 2012 - passée sous silence par une presse très soucieuse d’informer démocratiquement des derniers potins ou ragots ayant trait aux peoples - les États-Unis avaient déjà commencé à déployer dans la Baltique et en Méditerranée orientale, des bâtiments de guerre lanceurs de missiles d’interception. Un projet au demeurant déjà rendu en grande partie caduc par les missiles hypersoniques tactiques Iskender [Alexandre] et stratégiques à têtes multiples Topol conçus pour traverser des Boucliers inutiles ou dépassés avant même d’avoir été mis en œuvre.

Relance de la course aux armements, réenclenchement de la Guerre Froide

Et c’est en cela que le projet représente un danger majeur, parce qu’il constitue une incitation déterminante à une prolifération infiniment plus périlleuse que celle pour l’heure de la très hypothétique « bombe iranienne ». La Russie dont les avances consenties à l’Europe et à l’Otan ont été répétitivement accueillies par des fins de non recevoir, a donc repris la course aux armements abandonnée depuis 1991 avec l’effondrement de l’Empire.
Mais consciente de la montée des périls face au camp occidental qui n’a pas voulu désarmer et démanteler l’Otan comme l’ont fait les soviétiques avec son vis-à-vis, le Pacte de Varsovie, le président Medvedev dénonçant « les inlassables tentatives de l’Otan pour développer son infrastructure militaire aux portes de la Russie », engageait le 17 mars 2009 un « réarmement à grande échelle » de la Russie à partir de 2011… en privilégiant les vecteurs nucléaires stratégiques. Cela en dépit du sensible réchauffement des relations russo-américaines qui avait suivi l’élection de M. Obama dont l’Administration avait pris la peine d’indiquer « qu’elle réfléchissait sur la suite à donner au projet d’installation du bouclier AM en Europe de l’Est et particulièrement en Pologne ». L’on sait aujourd’hui quelle suite a effectivement été donnée à cette « réflexion » !

Deux ans plus tard, Rossiskaya Gazeta, sous la plume de Vladimir Poutine, annonçait en février 2012 que la Russie s’apprêtait à engager 590 milliards d’€ sur les dix prochaines années dans le but d’assurer sa protection contre la menace que font peser l’Otan et les États-Unis, notamment au regard du déploiement du dispositif antimissile à ses frontières occidentales. Un plan de réajustement militaire comprenant la mise en chantier de 400 missiles balistiques intercontinentaux, 8 croiseurs sous-marins lance-missiles stratégiques, 20 submersibles polyvalents, 50 surfaciers, 600 chasseurs de cinquième génération, 1000 hélicoptères, 2300 chars, 2000 obusiers automoteurs à longue portée et de 28 régiments de servants pour les systèmes de missile sol-air hypersoniques S 400…

Dans cette perspective le Premier ministre russe écrivait : « L’époque exige une politique déterminée de renforcement du système de défense aérien et spatial du pays. C’est la politique des États-Unis et de l’Otan en matière de défense antimissile qui nous y pousse… Nous voyons éclater sans arrêt de nouveaux conflits locaux ou régionaux. Apparaissent des zones d’instabilité, où le chaos est entretenu et manipulé. Et on voit des tentatives de provoquer de tels conflits à proximité immédiate de nos frontières et de celles nos alliés ». Après l’affaire libyenne, l’allusion de Poutine à la Syrie saute aux yeux… « Dans ces conditions, la Russie ne peut se contenter des méthodes diplomatiques et économiques de règlement des conflits ».

A contrario d’avec le Bouclier AM américain, les arsenaux français ont immédiatement bénéficié de ce regain de tension Est-Ouest, en commençant par vendre à la marine russe deux navires porte-hélicoptères Mistral livrables cette fin d’année. Un contrat signé en juin 2011, malgré l’obstruction de Washington qui avait fait savoir à Paris que cette vente était considérée comme très « inappropriée ». Ce qu’avait révélé un télégramme diplomatique diffusé par WikiLeaks quant à un entretien entre Robert Gates et son homologue français à la Défense, les Américains arguant qu’une telle vente enverrait « un message politique détestable » aux États d’Europe de l’Est, lesquels « se méfient toujours beaucoup de la Russie et ne savent pas toujours jusqu’où ils peuvent se fier à l’Occident » !

Last but not least, en avril M. Hollande se montrait encore très réservé concernant « le contrôle politique de l’utilisation du bouclier ». Un rapport sénatorial du 6 juillet 2011 notait précisément que « les délais de riposte à une attaque balistique étant extrêmement brefs, ils n’autoriseront pas de procédure de consultation et de coordination préalable » [3]. Les règles d’engagement échapperont donc à toute décision au niveau national, autant dire qu’elles seront ou seraient du seul ressort du Commandement américain - politique et militaire - qui dés lors décidera seul de l’ouverture des hostilités, fussent-elles désignées comme « préventives » ou simplement « défensives ». Or, les installations sur le territoire de l’UE sont d’ores et déjà perçues comme possédant un caractère offensif, et par conséquent, des cibles désignées… Depuis la fin du monde soviétique, le théâtre d’opérations s’est donc bêtement déplacé du Centre-Europe à ses marches orientales : Pologne, Tchéquie, Roumanie, Baltique, Est méditerranéen, Turquie et Mer Noire… Quel succès !

On comprendra finalement que M. Hollande, détenteur d’une majorité absolue au Parlement, majorité indépendante du Front de Gauche néo-communiste, ne devrait faire aucune concession – et surtout pas ministérielle – à une formation politique prônant la sortie de la France du Commandement intégré de l’Otan et contestant même son « appartenance » à l’Alliance, souhaitant mezzo voce la mise à disposition de nos armées au profit d’une Force multinationale placée sous l’égide des Nations Unies… L’internationalisme prolétarien et Gouvernance mondiale supranationale, un seul et même combat ! Voilà qui ne surprendra que ceux qui ont oublié que 2 et 2 font 4… et non 5 !

Notes

[1Le 23 juillet 1999, le président Démocrate Clinton signe le National Missile Defense Act après un vote quasi unanime du Congrès américain. Géré par la « Missile Defense Agency », le projet de Bouclier se situe en prolongement immédiat de l’Initiative de défense stratégique dite « Guerre des Étoiles » lancée par l’Administration Reagan le 23 mars 1983.

[2Rapport N° 2961 du député socialiste Paul Quilès - Assemblée 28 mars 2001, Commission de la Défense nationale et des Forces armées (dont, soulignons-le, faisait partie M. Hollande), relatif aux « projets américains de défense antimissile » : « La défense antimissile est, avant toute chose, un projet idéologique, largement déterminé par des considérations politiques, technologiques et industrielles. Il répond au souci des États-Unis, non de rompre avec la logique de la guerre froide, mais d’en préserver un apport qu’ils considèrent comme fondamental : le maintien de leur supériorité technologique et de leur prééminence stratégique… Quatre entreprises de première importance sont en l’occurrence concernées : Lockheed Martin, Boeing, Raytheon et TRW. Elles bénéficient de 60 % des crédits alloués par le Pentagone pour ce programme. [...] les industriels n’ont pas ménagé leurs efforts pour favoriser la défense anti-missile et un système d’influence impliquant les congressistes, les industriels et les militaires existe sur ce programme dont le coût a été évalué entre 50 et 60 milliards de dollars. »

[3« La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ». Rapport n° 733 du 6 juillet 2011 de la Commission des affaires étrangères et de la défense.

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