Geopolintel

Quand le procureur me menaçait de faire partie de la liste des victimes.

dimanche 29 mars 2009

Il y a deux possibilités : soit l’ancien procureur de Toulouse, Michel Bréard, a menti, hier, sous serment devant le tribunal correctionnel de la capitale de Midi-Pyrénées soit sa mémoire a des trous. Eu égard au respect que je témoigne pour l’éminente fonction occupée par ce magistrat aujourd’hui en poste à Bordeaux (mais uniquement pour ça…), je privilégierai la seconde hypothèse.

L’homme qui, trois jours après la catastrophe, a prétendu « à 99% » (voir article ci-dessous) qu’elle était d’origine accidentelle, s’est permis de livrer aux juges une version très personnelle de l’échange téléphonique que nous avons eue, tous les deux, le 3 octobre 2001 au matin et que j’ai évoquée lors de mon audition devant ce même tribunal, le 19 mars dernier.

Lors de cette conversation édifiante que je ne suis pas près d’oublier, M. Bréard, que j’avais vainement tenté de joindre la veille pour obtenir des précisions sur la liste des victimes de l’explosion d’AZF, m’a déclaré : « Mais vous n’en avez pas besoin de cette liste, d’ailleurs vous la connaissez, vous allez bientôt en faire partie ! » Texto. Je jure, comme je l’ai fait jeudi dernier devant le tribunal, en levant la main droite que « c’est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ».

Comme je l’ai expliqué au président Thierry Le Monnyer, je ne pense quand même pas que le procureur envisageait de m’éliminer physiquement en faisant appel à quelque tueur à gages. Il est certain, en revanche, qu’il a mis sa menace à exécution en cherchant à me tuer professionnellement. J’en veux pour preuve que, quelques semaines plus tard, Bréard a engagé à mon encontre des poursuites judicaires pour « diffusion de nouvelles fausses de nature à troubler la paix publique. »

La manœuvre a fort heureusement échoué puisque j’ai été relaxé en juin 2002, la justice toulousaine ayant reconnu ma bonne foi. Mais, en cas de condamnation, les conséquences auraient pu être terribles pour la suite de ma carrière : « accuser un journaliste de divulguer sciemment des mensonges, c’est comme accuser un médecin de tuer ses malades » avais-je fait remarquer aux juges.

Hier, et sans que personne ne le lui demande, Bréard est revenu sur l’incident en ces termes : « Monsieur Mennessier a fait allusion ici au fait que je lui aurais dit qu’il serait l’une des prochaines victimes d’AZF. M. Mennessier s’était procuré ma ligne directe en se présentant comme grand reporter au Figaro, et commençant à vitupérer contre les experts, de façon que j’ai estimée déplacée, je le lui ai dit, en disant effectivement qu’il serait une victime d’AZF, mais au vu de la diffamation."

Voyons d’abord le positif : Bréard, si je me fie à ses propos recueillis par Sabine Bernède sur le blog de La Dépêche du Midi (1), a bel et bien reconnu m’avoir « dit » que je serai l’une des prochaines victimes d’AZF. J’avoue que je ne m’attendais pas à ce que le magistrat se mette aussi facilement et spontanément à table. Cet homme m’étonnera toujours…

Mais pour le reste, l’ancien procureur de Toulouse, qui s’est pris, dans un moment d’égarement sans doute, pour l’un des acteurs du célèbre film « Les Tontons flingueurs » (2), a tout faux. Primo, je ne me suis jamais procuré sa ligne directe, comme il le prétend (même si elle ne devait pas être très difficile à obtenir…). La vérité est qu’après avoir vainement tenté de le joindre la veille, M. Bréard m’a rappelé sur mon portable dont j’avais laissé le numéro à son assistante ainsi que le motif de mon appel.

Secundo, je n’ai jamais « vitupéré contre les experts » lors de cet échange très bref, que je n’ai malheureusement pas pu enregistrer, puisque Michel Bréard m’a raccroché au nez au bout d’une minute. Enfin, il n’a jamais été question non plus de « diffamation ». Le magistrat m’a d’ailleurs poursuivi pour un délit autrement plus grave : « la diffusion de fausses nouvelles », défini par la loi sur la presse de 1881, et normalement destiné à être invoqué en temps de guerre lorsqu’un journaliste, par ses propos mensongers, porte atteinte au moral de la Nation toute entière. Rien que ça !

A ma connaissance, je ne pense pas que depuis 120 ans, des poursuites aient été engagées contre des journalistes sur la base de cet article, au moins en temps de paix. Mais Bréard, obsédé qu’il était par les risques de troubles à l’ordre public, allant jusqu’à invoquer le meurtre d’un Maghrébin dans une discothèque toulousaine au lendemain de l’explosion (mais dont personne n’a, jusqu’à présent, retrouvé la trace dans les fichiers de la police !), se croyait sans doute en temps de guerre…

Mais le plus affligeant pour moi, dans cette affaire, reste qu’aucun des journalistes qui suivent ce procès n’a jugé utile d’informer ses lecteurs ou ses auditeurs qu’un de leurs pairs avait été menacé de manière aussi brutale et grossière par le procureur d’une métropole régionale comme Toulouse. J’ai pourtant été interviewé à ma sortie de la salle d’audience par des collègues de France 3 Sud, Europe 1, RMC, RTL et quelques autres.

Du coup, je m’interroge : en aurait-il été de même si j’avais révélé sous serment qu’un haut cadre de Total (je dis ça au hasard bien sûr…), m’avait proféré les mêmes menaces sous prétexte que mes articles n’avaient pas l’heur de lui plaire ? N’aurait-on pas entendu des voix nombreuses s’élever contre cette atteinte scandaleuse à la liberté de la presse ? Même le quasi aveu de Bréard hier, à la barre, ne les a pas fait d’avantage réagir… C’est ce que j’appelle de l’indignation à géométrie variable. Pour ne pas dire du parti pris.

M. M. 

Notes :
(1) Etant appelé à être réentendu comme témoin le 28 avril prochain, je ne peux toujours pas assister aux débats, au moins jusqu’à cette date...
(2) Voir à ce propos le clip en forme de clin d’oeil réalisé par Geopolintel : http://www.lepost.fr/article/2009/0...
Marc Mennessier
Histoire d’un
fiasco judiciaire

90 OU 99% ? LA PRESSE FRAPPEE D’UNE ETRANGE AMNESIE

Michel Bréard n’est manifestement pas le seul à avoir la mémoire qui flanche au cours de ce procès. En témoigne la polémique ubuesque sur le fait de savoir si l’imprévisible magistrat a dit, le 24 septembre 2001, lors de sa conférence de presse, qu’il privilégiait l’accident à « plus de 90% » ou à « 99% ».

Lors de mon audition, le 19 mars, l’avocate de la CGT en avait fait toute une histoire m’accusant même de « distordre » les faits, sous prétexte que l’enregistrement de Fance 3, conservé à l’Institut national de l’audiovisuel (INA), montre effectivement Bréard parler d’une probabilité à 90%. La belle affaire !

Dans son article d’hier, Dominique Delpiroux de la Dépêche du Midi, y est allé lui aussi de son couplet en écrivant que « selon certains médias, Michel Bréard aurait même parlé de 99 % de chances. » La formule vaut son pesant de cacahuètes.

En effet ce ne sont pas « certains médias » (suivez mon regard...) qui, à l’époque, « auraient » donné ce chiffre de 99% mais tous les médias ! . A commencer par l’AFP, dont les dépêches datées du 24 septembre 2001 (je les tiens à disposition), et celles qui ont été diffusées dans les semaines et les mois qui ont suivi, ne parlaient que de ce pourcentage. Mais aujourd’hui, Dominique Beaujouin, le correspondant de l’agence à Toulouse, qui était pourtant déjà à la manœuvre en 2001, ne parle plus que de « 90% ». Cherchez l’erreur...

La presse écrite et audiovisuelle a-t-elle été collectivement victime d’hallucinations auditives ? La réalité est que Bréard a vraisemblablement prononcé les deux chiffres et que l’INA n’a conservé qu’une seule version. Pour ma part, n’ayant pas assisté physiquement à cette fameuse conférence de presse, j’ai repris, comme beaucoup de monde d’ailleurs, le chiffre de 99% donné par l’AFP. Mais le moyen le plus court de clore le débat ne serait-il pas que les radios et les télés, autres que France 3, aillent remettre le nez dans leurs archives ?

Sur le fond maintenant, tout le monde aura noté que Michel Bréard a piteusement reconnu devant les juges qu’il avait « dérapé ». « Je n’aurais jamais dû parler de ce pourcentage » a-t-il déclaré à la barre. Une erreur qu’il impute « à des journalistes qui voulaient que ce soit un attentat » et qui l’ont poussé à bout après l’avoir « pris à partie ».

Encore la faute de la presse, décidément ! Sauf à faire preuve de beaucoup d’ingratitude, le magistrat aurait pourtant tort de se plaindre du traitement que cette dernière lui a réservé tout au long de sa « gestion » de l’affaire. La plupart des journalistes n’ont-ils pas suivi tête baissée l’orientation, pour le moins hâtive et contestable, qu’il a donnée à l’enquête ?

Ce qu’il n’a d’ailleurs pas nié lorsque le président du tribunal, Thierry Le Monnyer, a évoqué devant lui les « dégâts collatéraux » causés par ses déclarations intempestives. « La police a eu des difficultés ensuite dans son contact avec les employés de Grande Paroisse (filiale de Total, propriétaire de l’usine AZF). Et puis, comme cela indiquait une piste précise, certains, sans aller jusqu’à la théorie du complot, ont pensé que côté instruction, tout était joué » lui a fait remarquer M. Le Monnyer (1).

Curieusement personne, y compris dans les rangs de la défense, n’a relevé que c’était la première fois que Bréard se remettait ainsi en cause. Interviewé en juin 2002, par la chaîne de télévision locale TLT, à propos de ce célèbre pourcentage, le magistrat était resté droit dans ses bottes : « Alors moi, je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le recommencerais parce qu’il y avait des nécessités d’ordre public. » Qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis depuis ? On ne le saura sans doute jamais.

Même chose pour « les éléments techniques » qui l’ont poussé à privilégier aussi fortement la thèse de l’accident et à « exclure », de manière « formelle » l’hypothèse de l’attentant.

Interrogé par Me Jean-Luc Forget, avocat de l’association des anciens salariés de l’usine, sur l’explication fantaisiste qu’il avait donnée à l’époque (« un processus physico-chimique qui s’est déroulé sur quatre-vingts ans et qui s’est accéléré dans les jours qui ont précédé l’explosion »), l’ancien procureur a répondu qu’il avait « pris conseil auprès de Daniel Van Schendel », l’expert judicaire en explosifs (et en feux d’artifice) à qui il avait lui-même confié l’affaire.

Manque de chance, ce dernier, auditionné, un peu plus tôt dans l’après-midi, avait déclaré « n’avoir jamais rien dit de tel à M. Bréard. » Lequel des deux a dit la vérité ? Amstramgram...

(1) Transmis à Dominique Delpiroux de la Dépêche du Midi à qui je viens de demander un droit de réponse pour avoir écrit, entre autres amabilités, dans son article du 20 mars 2009 qu’avec moi, « la théorie du complot a mis les deux pieds dans le prétoire ». Toujours ce sens aigu de l’objectivité qui caractérise la rédaction du quotidien toulousain !

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