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Panique à Bruxelles : les Helvètes se rebiffent

mercredi 12 février 2014

Dimanche 9 février, les Helvètes, par le truchement d’une votation d’initiative populaire lancée par l’Union démocratique du centre [Udc], ont dit Non à l’invasion planifiée. L’Udc, majoritaire au Conseil national avec 54 sièges sur 200 [Parlement] - étiqueté « droite populiste » par la presse bienveillante, ont en effet, à une courte majorité de 50,3%, exigé que soit contingentée et plafonnée « l’immigration de masse  », étrangère et européenne, cela en fonction des besoins avérés. En fait l’Udc, autrement appelé « Parti agrarien », est né en septembre 1971 de l’union triolique du Parti des paysans, artisans et bourgeois [PAB] avec deux partis de Suisse alémanique. Parti de gouvernement puisque l’un de ses représentants siège au Conseil fédéral, il s’agit d’un « parti conventionnel, souverainiste, moralement conservateur et économiquement libéral  »… sans la moindre comparaison possible, de près ou de loin, avec les nationalistes radicaux ukrainiens du Parti Svoboda… Cela, quoi qu’en pense et quoi qu’en dise la bonne presse toujours empressée de crier haro sur le fascisme aussi imaginaire soit-il [1].

L’Udc a certes obtenu une faible majorité, mais compensée par un taux participation particulièrement élevé de 56,5 %, soit nettement plus que les 44 % ordinairement obtenu pour ce type de consultation. Et pour ceux qui voudraient encore ergoter, ajoutons que le principe majoritaire ne souffre pas, en soi, de contestation même à 0,1% près. Enfin le projet soumis aux citoyens s’est vu gratifier d’une double majorité : en nombre de cantons et en nombre de votants. Le résultat est donc irrécusable.

Panique chez les eurocrates

Maintenant c’est la panique à bord. À l’antenne de RTL, un commentateur n’hésite pas à parler de « vote nauséabond  » ! Qui dit mieux ? Panique donc, parce que d’abord nul ne s’attendait à ce que cette demande passe, peut-être pas même ses promoteurs dont la figure charismatique a été longtemps Christoph Blocher, ancien Conseiller Fédéral et ex patron de l’Udc. Celui-ci est d’ailleurs déjà présenté – histoire de brouiller les cartes et de jeter la suspicion - comme un habitué des conférences « mondialistes » dites de Bilderberg [2]. Attaque qui entend jeter une ombre sur la nature des intentions réelles de l’Udc et donne, par contrecoup la mesure du danger que fait courir le résultat spectaculaire de l’initiative « populiste ».

Panique aussi et surtout à Bruxelles parce que la Suisse bien que non adhérente à l’Union - membre au demeurant de l’espace Schengen - lui est étroitement associée. Or, dans une conjoncture de crise permanente, alors qu’il est plus ou moins question tous azimuts de sortie de l’€uro, ce référendum intempestif constitue désormais un méchant précédent et un exemple détestable. Que va devenir l’Union si les nations qui la composent se mettent à exprimer leur avis et leurs désaccords avec l’exercice de la tyrannie libéraliste ? Une dictature cachée qui tend à briser la matrice des peuples, à les fondre en un magma anonyme et bigarré, sans homogénéité de culture, de passé, sans vision d’avenir… pour en faire une pâte malléable, un troupeau docile, impuissant à penser et vouloir une quelconque commune destinée. Pour le reste, il importe que les « riches » nations de l’Ouest restent condamnées à perpétuité à éponger tous les déficits et les arriérés de développement de l’Est. Ce pourquoi ces nantis égoïstes doivent se voir astreints, au nom des grands principes du libéralisme économique – le fétiche molochien de la Libre circulation – à ce que chacun puisse venir s’installer où il veut, comme et quand il veut. Et si ce grand brassage – cette forme silencieuse de décomposition sociétale – devait s’arrêter, alors ce sera le « chaos » ! Rien que ça. Sans préciser cependant si le trouble et la contagion sont appelés à déborder les frontières helvètes.

Quand le Peuple se mêle de donner son avis

Lié – formellement – depuis douze ans par un Accord bilatéral avec Bruxelles, Berne a ouvert volens nolens son marché du travail aux 500 millions d’actifs de l’Union. En 2002 les autorités fédérales tablaient - avec l’optimiste cécité caractérisant les bureaucraties occidentales - sur 8 000 entrants l’an. En fait, la Suisse, l’un des derniers havres de prospérité et de démocratie authentique - parce que directe - doit absorber annuellement quelque 80 000 nouveaux arrivants. En conséquence les étrangers constituent désormais 23,5% de la population. Une bagatelle ! Mais apparemment ce n’est pas encore assez car « freiner ou donner un coup d’arrêt à cette immigration signifierait la fin de l’actuelle ère d’abondance » [20minutes.fr9fév14] ! Expliquez-nous pourquoi, canaliser, maîtriser, adapter l’immigration à ses besoins devrait s’avérer à l’arrivée économiquement catastrophique ? Où se situe la relation concrète de cause à effet ?

Chacun pressent ici que ce n’est pas la richesse de la Suisse qui serait menacée, mais qu’il s’agit d’un aspect plus fondamental, en vérité idéologique : la remise en cause de principes intransgressibles. En premier lieu il s’agirait d’une atteinte au dogme libéraliste [laisser faire/laisser passer], en second lieu, nous entrerions dans un domaine théologique banni du champ de la connaissance, celui l’impératif eschatologique de destruction des peuples tel qu’ordonné dans et par le Deutéronome. L’on est prié de ne pas sourire et d’admettre que ce sont les idées – les idéologies – qui gouvernent le monde et non les « rapports de production  » comme le matérialisme historico-dialectique s’est essayé, pendant un siècle et demi, de le faire croire à des classes laborieuses crédules et converties à l’athéisme scientiste.

Ce pourquoi il est vain de croire que dès demain la Banque suisse va tomber en déshérence ou que la super multinationale Nestlé va entrer en décrépitude… ainsi que l’industrie horlogère ! Il est malgré tout vrai « qu’il n’est de richesse que d’hommes »… un aphorisme dont les limites pratiques sont cependant dans ce cas vite atteintes. Notamment parce qu’On essaye de nous faire avaler que la main d’œuvre surqualifiée, française, allemande, italienne et les transfrontaliers, vont du jour au lendemain être victime de la politique des quotas qui devrait être mise en place. C’est oublier volontairement que le texte de la votation vise l’immigration de masse, européenne et… étrangère. Quand Le Point nous dit que « pour une population de 8,1 millions d’habitants, la Suisse accueille 300 000 Italiens, 290 000 Allemands, 250 000 Portugais et 140 000 Français, sans compter des dizaines de milliers de frontaliers » [lepoint.fr8fév14], l’honnête magazine oublie de nous parler par exemple de certains albanophones dont les activités extralégales – il ne s’agit pas seulement de papiers gras jetés inconsidérément sur la voie publique mais de prostitution, de drogue, de trafic d’armes – perturbent désagréablement la vie des paisibles Helvètes. Quant aux populations migrantes Roms, c’est bien simple, elles n’existent pas.

La Suisse et ses voisins
Le même problème se pose d’ailleurs à peu près dans les mêmes termes pour tous les nantis de la façade ouest de l’Europe. Le Royaume-Uni s’insurge par exemple contre l’ouverture de l’Europe - et de facto de l’Espace Schengen bien qu’on essaye de nous faire admettre le contraire [3] - à la Roumanie et à la Bulgarie dont les trente millions de ressortissants sont désormais libre d’aller et de venir à leur guise [4]… toujours eu égard au sacro saint principe de libre circulation [nouvelobs.com30déc13]. Pays où également un à deux millions de Roms - recensés ou non - ont attendu en piaffant le 1er janvier 2014 et la levée des restrictions avant de tenter l’aventure chez les richous. Des populations effectivement en marge mais que, encore faut-il le souligner, quarante-cinq ans de socialisme dirigiste ne sont pas parvenus à intégrer un tant soit peu.

Au fond, l’on s’émeut et l’on reproche sans ambages aux Suisses de vouloir prendre a posteriori des mesures de contrôle de flux migratoires intra et extra européens auxquelles l’Europe de l’Ouest a recouru a priori vis-à-vis des nouveaux adhérents de 2007. Depuis le 1er janvier 2007 les Vingt-Cinq avaient en effet soigneusement restreints l’accès de leur marché du travail aux Bulgares et aux Roumains. La France avait pour sa part dressé une liste d’activités « en tension  » dans des secteurs d’embauche déjà saturés [tels la coiffure, la carrosserie, le déménagement ou l’entretien des espaces verts, etc]. À partir d’octobre 2012 ce sont finalement 291 métiers qui ont été rendus libre d’embauche au profit des Roumains et des Bulgares sans obligation de détention d’un titre de séjour, une simple pièce d’identité suffisant désormais [nouvelobs.com15oct12].

En France donc depuis le 1er janvier cette liste des métiers a disparu mais les Autorités qui ne reculent devant aucune saillie comique, viennent nous chanter que cette libéralisation « ne signifie pas pour autant que Bulgares et Roumains pourront exercer tous les métiers ». Certains devant pourtant leur être barrés [5] : « les emplois de la fonction publique dite régalienne - défense, justice, impôts, police - qui restent totalement fermés aux étrangers, même membres de l’Union européenne » [ibidem].

Un patronat apatride et mondialiste

Le patronat suisse s’était quant à lui catégoriquement prononcé en faveur du Non. Depuis ce fatidique dimanche de votation, il s’est en outre joint au chœur des pleureuses pour dénoncer le retour au statut ante quo, à savoir les lourdeurs et autres tracasseries administratives à l’embauche. On a bien compris que ce patronat-là considère que la main-d’œuvre intra-européenne, dans sa partie exploitable, souvent sous payée mais pas sous qualifiée, constituait une aubaine… laquelle risque de disparaître si la demande devient moins abondante, en raison évidente d’une pression moindre, à la baisse, sur les salaires. Il est vrai qu’avec un taux de chômage de 3,5% et un taux de croissance de 2% la Suisse fait des envieux… Même si ses résultats ne se comparent pas aux taux à deux chiffres des émergents parmi lesquels les BRIC : Brésil, Russie, Inde, Chine ! Au final, il est assuré que si les Européens - et non les syndicats patronaux - ceux qui composent l’Europe réelle, pouvaient voter, ils le feraient massivement contre l’Union bruxelloise. Le ministre allemand Schäuble, le seul interrogé ce dimanche par les mass-médias allemands, a significativement répondu à ce propos que « les pays de l’Union européenne devraient tenir compte de ce vote et y réfléchir gravement ».

Pour prendre la mesure du mini séisme helvète, écoutons in fine et sans rire le Phénix des hôtes de ces bois, le sieur Fabius, lundi 9 février sur RTL : « c’est une mauvaise nouvelle à la fois pour l’Europe et pour les Suisses, parce que la Suisse repliée sur elle-même, ça va les pénaliser ». M. Fabius, énarque, est également agrégé de Lettres modernes, d’où sont élégante syntaxe ! Poursuivons : « ce vote est préoccupant, car la Suisse fait 60 % de son commerce extérieur avec l’Union européenne ». Quel rapport me direz-vous, sauf à y voir l’esquisse d’un chantage ainsi traductible : « Il va falloir sévir ; on ne peut laisser passer cela, la Suisse c’est autre chose que la Hongrie de Viktor Orban… ». Plutôt mettre en péril un équilibre économique européen déjà compromis que d’admettre l’existence de courants souverainistes !

À l’occasion d’un passage en Moselle à Florange, le ministre de l’Intérieur y est allé lui aussi de son couplet : « ’un signe préoccupant de repli sur soi… pour la libre circulation des travailleurs en Europe et la croissance en Suisse d’abord » ! Un conseil amical M. Valls : avant de vous soucier de la « croissance suisse », commencez donc par vous préoccuper, et en priorité, de la sécurité hexagonale laquelle nécessite des soins attentifs et urgents. Enfin, last but not least, Mme Rama Yade [Udi] y est allé de son petit trémolo sur France 2, déclarant que « les Suisses se sont tiré une balle dans le pied  » [lefigaro.fr10fév14]. Ces gens de toute évidence sont gravement contrariés. Grand bien leur fasse. Un premier grain de sable s’est glissé dans la mécanique européiste. Souhaitons que ce ne soit ni le seul ni le dernier.

Léon Camus 10 février 2014

Notes

[1Voir Le Point en ligne du 8 février : « L’extrême droite suisse tente (encore) de freiner l’immigration ». Commentaire de cet article [toutsaufsarkozy.com9fév14] : « Ce journal, dont l’un des chroniqueurs n’est autre que Bernard-Henri Lévy, se garde bien de qualifier le gouvernement israélien d’extrême droite. Lorsqu’on prend conscience du traitement infligé à la population palestinienne ou aux migrants africains en Israël, il devient évident que Le Point pratique une inversion totale des valeurs. Il n’a aucun scrupule à stigmatiser la majorité du peuple suisse simplement parce qu’il exerce son droit de vote sur des questions cruciales alors que dans le même temps, il omet de remettre en question la politique étrangère du gouvernement français, qui s’illustre par sa complaisance envers le gouvernement de Benyamin Netanyahou  »

[2Ancien conseiller fédéral, figure éminente de la classe politique zurichoise, la présence de Cristoph Blocher est signalée à la conférence du Groupe Bilderberg de mai 2009 à Vouliagmeni en Grèce. Le Bilderberg est souvent présenté comme aréopage ayant vocation à la gouvernance mondiale, où se côtoient et se tutoient conservateurs, libéraux, progressistes et… socialistes grand teint. La présence de Blocher y paraît incongrue de prime abord, mais à propos de laquelle nulle conclusion hâtive ou définitive ne saurait intervenir. Seule chose à retenir pour l’instant, Blocher est avec son dauphin Oscar Freysinger, conseiller d’État valaisan et fondateur de l’UDC Valais, est l’une des personnalités dominantes d’un parti qui vient de bousculer quelque peu, et avec fracas, la scène européenne.

[3Un exemple intéressant de transgression manipulatoire du principe de non contradiction : le développement commence par « il est faux de penser » avant de se conclure sur exacte inversion de la prémisse… « De nombreux politiques de tous bords ont imaginé qu’au 1er janvier 2014, la Roumanie et la Bulgarie allaient intégrer l’espace Schengen, ce qui était censé rendre la circulation de leurs citoyens – et donc aussi des Roms, qui viennent majoritairement de ces deux pays – plus facile. Un discours faux et désinformant. Car ces deux pays ne sont pas entrés dans l’espace Schengen mercredi dernier : pour l’instant, aucune date en ce sens n’a été fixée, et l’intégration de ces deux pays pourrait même ne jamais avoir lieu. Mais surtout, si tel était le cas, cela changerait peu de choses à la liberté de circulation des Roumains et des Bulgares au sein de l’UE. Ces deux pays faisant déjà partie de l’Union depuis 2007, leurs ressortissants jouissent déjà de la liberté de circulation ; en intégrant Schengen, ils pourraient juste zapper les cases passeports et éventuellement douanes aux frontières » [liberation.fr3jnv14]. Suivant un raisonnement semblable l’Europe vient de connaître cet immense succès de soixante-dix ans de paix… Délire absolu qui passe comme un lettre à la poste en zappant les sept années de guerre balkaniques… la Fédération yougoslave il est vrai n’appartenait pas encore au Marché commun !

[4Lors de leur adhésion en 2007, la Roumanie et la Bulgarie se sont vues imposer « une période transitoire  » avant que leurs ressortissants puissent circuler librement comme en dispose l’article 48 du Traité de Lisbonne. Seuls neuf pays - Allemagne, Autriche, Belgique, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Royaume-Uni, Espagne et France - ont maintenu cette restriction durant ces sept dernières années.

[5Là encore bel exemple de foutage de gueule : mensonge et désinformation sont aujourd’hui les deux mamelles de la République, vache à lait universelle mais marâtre aux siens. Car on parle de « postes fermés aux étrangers », mais dans le même souffle l’on avoue qu’ils peuvent être recrutés sous contrats. En réalité les contrats sévissent bien entendu partout et même dans les Administrations centrales du domaine régalien. L’auteur ici en témoigne… « Sont évalué à 4,5 millions le nombre de postes de la fonction publique fermé aux étrangers. Les emplois de la fonction publique dite régalienne (défense, justice, impôts, police…) restent totalement fermés aux étrangers, même européens. Pour autant, écartés du statut de fonctionnaires, les étrangers peuvent tout de même être recrutés comme non-titulaires ou contractuels en tant que médecins des hôpitaux ou enseignants-chercheurs dans les universités, ce qui représenteraient 163 000 emplois ». http://www.histoire-immigration.fr/...

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