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Minsk II… la guerre en suspens

Jean-Michel Vernochet

mercredi 18 février 2015

L’accord de cessez-le-feu au Donbass est entré en application le samedi 14 février à minuit heure locale. Aussitôt après des tirs de roquettes tuaient encore deux civils au centre de Donetsk. Néanmoins, vingt-quatre heures plus tard, séparatistes et gouvernementaux se voulaient rassurants et annonçaient que le cessez-le-feu était en grande partie établi sur la quasi totalité des lignes de front de l’Est… cela malgré la poursuite des bombardements autour de la ville de Debaltseve où se trouvent encerclés plusieurs milliers de soldats ukrainiens. Depuis le début de la trêve, les positions ukrainiennes n’ont été visées qu’à 60 reprises, soit très peu de chose comparé à l’intensification des combats qui avait précédé.

Reste que concernant la viabilité réelle de ces accords, se pose derechef une question à plusieurs étages. La première étant : cet accord sera-t-il respecté ? S’il connaît seulement un début d’exécution au-delà de la simple cessation des combats ! Que prévoient-ils exactement ? Les armes lourdes devront en principe être éloignées de 50 à 150 km à partir de l’actuelle ligne de feu en fonction de la portée et de la nature des armes. Disposition qui ne concerne précisément que les armes lourdes, artillerie, lance-roquettes multiples, missiles tactiques. Un retrait qui doit être achevé sous la supervision des observateurs de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe [OSCE] dans les deux semaines qui suivront le silence des armes… un délai très court et trop long à la fois.

La paix sur un chemin semé d’embûches

Au bout d’un long processus constitutionnel, l’accord devrait aboutir à la constitution d’une région autonome avec sa police, ses forces armées et la capacité d’entretenir des relations spécifiques avec la Russie. Mais il n’est plus question de fédéralisation de l’Ukraine ! Laquelle renonce en contrepartie à poursuivre ses démarches en vue de son adhésion à l’Otan et à l’Union européenne. Ce qui ne saurait beaucoup plaire au Département d’État compte tenu de son opiniâtre volonté de toujours avancer plus loin à l’Est ses pions sur l’échiquier continental. Autant dire que si Washington s’est apparemment tenu coi pendant les pourparlers, les puissantes factions néoconservatrices postées en embuscade derrière M. Obama, devraient, en toute logique et à court terme, tout entreprendre pour faire capoter un accord qui contredit de façon aussi grossière leurs intérêts et visées géostratégiques dans la région clef du Caucase, notamment du point de vue des sources d’énergie fossiles et de leurs couloirs de transit.

De ce point de vue, l’accord n’étant garanti formellement par rien ni par personne, il est de facto d’une fragilité extrême… parce qu’en l’état, rien ni personne ne peut en imposer l’application, tordre le bras de l’un ou de l’autre, surtout sur le terrain politique.

Remarquons à ce sujet que parmi toutes les parties concernées ou impliquées dans le conflit, seules quatre étaient présentes à Minsk au chevet de l’Ukraine moribonde : son président, l’oligarque Porochenko [1] , la Chancelière allemande Merkel, le Français Hollande et le président russe Poutine. Quid de Frederica Mogherini, Haut-Représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité ? Pourquoi les Premiers ministres du Royaume-Uni et de la Pologne - ce dernier pays étant l’un des protagonistes du drame ne serait-ce que par ses liens militaires avec Kiev - étaient-ils absents ?

Quant à M. Obama, nous venons de voir que tout accord avec la Russie via une quelconque résolution de la crise ukrainienne, ne peut que gravement contrarier, voire faire obstacle, à la politique d’isolement que Washington conduit avec assiduité à l’encontre du Kremlin. Le staff de la Maison-Blanche était néanmoins assis à la table des négociations, mais par procuration en la personne de M. Porochenko. Lequel à intervalles réguliers s’en allait consulter, dit-on, par satellite ses mentors d’outre-Atlantique sur la conduite à tenir, qu’accepter, que refuser !

Bouvard et Pécuchette tandem de l’année

Interrogeons-nous d’ailleurs sur les moyens qui seraient matériellement à disposition du couple biscornu franco-allemand en vue de garantir la durabilité d’un cessez-le-feu conclu sans y associer l’ensemble des parties prenantes ? Parce que si les représentants des Républiques de Donetsk et de Lougansk étaient présents derrière le rideau, en l’occurrence dans une salle adjacente, a contrario les milices pro-gouvernementales, les bataillons punitifs et autres « Secteurs droits » – véritables bras armés de certains oligarques [2]
néo-féodaux - n’ont pas eux été de la partie. Ces groupes armés, minoritaires mais influents, ne sont en conséquence pas tenus par des dispositions adoptées sans leur consentement.

Il va de soi que les parties non présentes ne sont a priori ni liées ni engagées par les termes de l’accord. Resterait également à savoir si M. Porochenko sera lui même en mesure d’honorer sa propre signature ? De facto, l’Ukraine en cessation de paiement, à la « note » dégradée à l’extrême, est à l’agonie n’existant pour ainsi dire plus en tant qu’État. Cela malgré les 15 milliards d’euros que promettent pour 2015 les banques privées et les 40 mds de dollars sur quatre ans qu’annonçait à l’heure des négociations le Fonds monétaire international… « Personne ne peut assurer que Porochenko lui-même puisse en effet, pour autant qu’il le veuille réellement, imposer aux bandes armées et aux milices néo-nazies qui sévissent à l’Est et qui semblent échapper à tout contrôle, de respecter un accord de cessez-le-feu négocié alors qu’au même moment le ciel de Donetzk était illuminé par les tirs de l’artillerie ukrainienne » [3]. On pourrait encore et encore gloser longtemps sur les grands absents des négociations de paix. Des chaises vides qui en disent long en ce qu’elles désignent du doigt de redoutables présomptions d’échec… ou en tout cas hypothèquent fortement la viabilité d’un accord conclu sans un substantiel consensus international.

Les galéjades de M. Hollande

Enfin M. Hollande, lors d’un point de presse conjoint avec Mme Merkel, a qualifié l’accord de « règlement politique global du conflit ukrainien ». De quel règlement global s’agit-il ? La question de la Crimée a-t-elle été évoquée ? Non ! Mais alors le problème reste entier et l’on voit bien ici que l’accord n’a été conclu que pour donner le change, pour amuser la galerie, laisser à Porochenko le temps d’achever – pour autant qu’il y parvienne ! - la mobilisation [4] de ses réservistes et permettre aux armes défensives-létales américaines d’arriver… Ceci afin de tenter de renverser le cours d’une guerre intérieure commençant à ressembler furieusement à une débâcle.

Bref, les signataires n’ont en fait signé à Minsk qu’une sorte de déclaration commune de bonnes intentions générales - aussi vagues que floues car rédigées en anglais, langue dont on connaît l’imprécision… si utile en matière d’enfumage diplomatique - visant à pérenniser la souveraineté et à l’intégrité territoriale ukrainienne. Cela tout en affirmant « endosser » - ce qui ne veut rien dire, la traduction russe moins absconse disait « approuver » - un document intitulé « paquet [package] de mesures »… document reprenant pour l’essentiel le Protocole de Minsk du 5 septembre 2014, et dont à ce jour l’échec est patent.

Au final le plus sombre pessimisme est de rigueur. Nombre d’observateurs concluent à présent que les voies de la négociation étant épuisées, la guerre ouverte doit devenir la conclusion attendue, normale, de la tragédie ukrainienne. D’autant que Washington entend obtenir un changement de régime à Moscou comme à Damas, et que la guerre, si elle a lieu, se déroulera en Europe orientale, c’est-à-dire loin des rivages américains et surtout loin de Manhattan et de Chicago, bastions de l’humanisme financier et globalisant.

14 février 2015

Notes

[1« Prezydent Poroszenko ze złodziejskiej dynastii to koniec pozostałości Ukrainy » Le Président Porochenko, d’origine juive et moldave, de son vrai nom Walcman, âgé de 44 ans, né près d’Odessa et ayant pris le nom de sa mère. Le fils d’Aleksiej Walcman, Piotr Poroszenko allait emprunter les mêmes chemins sinueux et ascensionnels que son père, lesquels sont aussi les voies les plus rapides vers les sommets de la fortune financière et politique [novorus23mai14].

[2Les liens de « Secteur Droit » et de son chef Dmitri Yarosh avec Valentin Nalivaïtchenko, patron du SBU, le Service de sécurité ukrainien, sont de notoriété publique, tout autant que les relations étroites qu’entretient Nalivaïtchenko avec ses homologues américains. Yarosh dont l’influence au sein de la Garde Nationale est un fait établi, tout comme sa collaboration aux ambitions de l’oligarque ukrainien Igor Kolomoisky, en vérité un trinational puisqu’aussi bien Chypriote qu’Israélien. Celui-ci finance certains des « bataillons punitifs » de Yarosh – un néo-nazi assez peu orthodoxe ! – et s’est créé ce qu’il convient d’appeler un « fief » avec pour base territoriale les villes de Dniepropetrovsk et d’Odessa. Inutile d’ajouter que Kolomoisky est également l’homme des États-Unis !

[3« Minsk-2 le parfum de l’hypocrisie » Pchetchkov/13fév15

[4En Ukraine même, la mobilisation en cours décrétée par le chef de l’État, montre l’extrême désaffection des populations à l’égard du gouvernement central : dans certaines régions, seuls 20% des appelés se présentent à l’incorporation !

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