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Procès AZF : Interview de Marc Mennessier

jeudi 12 mars 2009

MARC MENNESSIER

51 ans
Journaliste scientifique
Chef adjoint du service Science-Médecine du Figaro

Précédentes collaborations
La Croix, Science & Vie, Le Journal du CNRS, Biofutur,
Terre Sauvage, La France Agricole, Le Nouvel Agriculteur.

Formation
Diplômé de l’Ecole Nationale d’Ingénieurs des Travaux
Agricoles de Dijon (promotion 1981)

Malgré la chape de plomb qui s’est abattu sur les services de polices et même sur les journalistes, est-il possible, 8 ans après de poser la question sur les revendications de l’explosion de l’usine AZF ?

Absolument. Il y a eu au total cinq revendications d’attentat dont trois adressées à des médias toulousains : la Dépêche du Midi, France 3 Sud et Télé Toulouse (TLT). Curieusement aucune n’a été publiée. Un policier du SRPJ a cherché, sans grande conviction, à vérifier leur authenticité. Son enquête a permis d’établir qu’un de ces textes avait été envoyé depuis le centre des pompiers (!) de Toulouse à partir d’une ligne de fax piratée depuis… l’Angleterre. Mais, curieusement, au lieu de chercher à remonter cette piste intéressante – Londres était à l’époque une plaque tournante de l’islamisme international- le policier a préféré interrompre ses recherches…

Quel est votre ressenti sur le déroulement des deux premières semaines du procès ?

Etant cité à comparaître comme témoin le 19 mars prochain, à la demande d’une partie civile, il m’est difficile de répondre à cette question car je n’ai pas le droit, jusqu’à cette date d’assister aux audiences. Mais je vous ferai volontiers part de mon « ressenti » une fois cette démarche accomplie.

Jusqu’à maintenant aucun des experts chimistes n’a pu étayer la thèse officielle de l’accident. Est-ce que le procès peut apporter des réponses autres que celles avancées par l’accusation ?

Honnêtement j’en doute car les autres pistes ont été soit négligées par les enquêteurs – c’est le cas de la double explosion- soit « interdites » - c’est le cas de l’attentat. Du coup, aujourd’hui, les éléments matériels qui auraient permis de faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre manquent cruellement, faute d’avoir été collectés pendant qu’il était encore temps, c’est-à-dire dans les heures qui ont suivi l’explosion. Une enquête judiciaire s’apparente à une course contre la montre. A chaque seconde qui passe, il y a de la vérité qui s’enfuit disent les policiers. Dans le cas d’AZF, je révèle dans mon livre que les policiers qui ont voulu investiguer la piste terroriste en ont été délibérément empêchés par leur hiérarchie (refus de procéder à des auditions, perquisitions retardées). Au lieu d’une course de vitesse, on a assisté à un véritable concours de lenteur… Résultat : à moins que les juges n’ordonnent un supplément d’information, je vois mal comment d’autres réponses pourraient émerger de ce procès. Mais quels indices solides peut-on encore espérer récolter plus de sept ans après les faits ?

Comment jugez-vous la position de Total, principal accusé dans ce procès, et qui ne va pas dans le sens de la thèse officielle de l’accident chimique ?

Pour l’instant les deux principaux prévenus sont Grande Paroisse, la filiale de Total propriétaire d’AZF et Serge Biechlin l’ancien directeur de l’usine. Comme je l’ai expliqué dans l’une de mes dernières newsletters, le groupe pétrolier a un statut assez insolite de prévenu virtuel. Total et son ancien PDG, Thierry Desmarets ne sauront qu’au moment du délibéré, c’est-à-dire en novembre prochain, si la citation à comparaître formulée à leur encontre par des parties civiles était recevable ou non. Quant à la thèse officielle du mélange malencontreux entre le nitrate d’ammonium stocké dans le fameux hangar 221 et un produit chloré fabriqué dans l’usine, elle ne résiste ni à l’épreuve des faits ni aux lois de la chimie. Si le procès permet d’écarter définitivement ce scénario invraisemblable et infondé, ce sera déjà pas si mal !

La cause de l’explosion n’étant pas établie à ce jour, comment expliquez-vous que les pistes terroristes ne soient pas davantage exploitées ?

Parce que depuis le début personne n’a envie de s’engager sur ce terrain miné. Souvenez-vous : dès l’après-midi du 21 septembre, MM. Chirac et Jospin se sont précipités à Toulouse, toutes affaires cessantes, pour dire à l’opinion que la catastrophe était très probablement d’origine accidentelle. Des consignes ont-elles été données ? Toujours est-il que ces paroles ont eu un fort impact, bien plus fort que celles du procureur qui a privilégié trois jours plus tard, la thèse accidentelle à 99%. Dans ce contexte, il faut avoir un tempérament suicidaire pour se risquer à enquêter sur l’attentat quand on est policier ou magistrat…

Les familles des victimes de la catastrophe AZF exigent la vérité. Pouvons nous penser que l’instruction obéit à une raison d’Etat ?

C’est difficile de l’affirmer en termes aussi cru. Je dirais plus simplement que nous en sommes en France dans un pays où les mœurs sont restées très imprégnées par la monarchie absolue instaurée par Louis XIV. Si, de nos jours, le président de la République est élu au suffrage universel, il n’en reste pas moins une sorte de roi dans l’esprit de bon nombre de ses « sujets ». Dans le cas d’AZF, il aura sans doute suffit que le roi-président déclare qu’il préférerait que l’enquête conclut à un accident pour que tout le monde, préfet, magistrats, policiers et journalistes suivent comme un seul homme. Une chose est sûre, je montre dans mon livre que la plupart de ceux qui se sont montrés obéissants, ou qui ont mis leur esprit critique en berne, ont été récompensés par des promotions mirobolantes…

M. Mennessier pour Geopolintel

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