« Dividendes de la paix » : une tendance durable ?
Dans ce contexte, les dépenses militaires connaissent une baisse significative. Entre 1990 et 1998, les dépenses militaires mondiales chutent de près de 30 %, passant de 1 411 milliards de dollars à 1 014 milliards (en dollars constants)[1]. En France, la part du budget de la Défense dans le PIB passe de 5,4% en 1960 à 1,9%[2] en 2008, soit une économie annuelle de plusieurs milliards d’euros. Cette tendance est générale en Europe : l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni réduisent également leurs budgets de Défense, abolissent le service militaire obligatoire (France 1997, Espagne 2001, Allemagne 2011) et ferment de nombreuses bases et casernes. Ce mouvement s’accompagne d’une vague de désarmement : 191[3] États signent le traité de non-prolifération nucléaire, les arsenaux nucléaires sont réduits, et la coopération internationale s’intensifie en conséquence. Les effectifs militaires diminuent fortement : en France, le nombre de militaires passe de 550 000 en 1988 à moins de 300 000 en 2020[4].
Dans les faits, ces « dividendes » ne sont pas seulement budgétaires. Ils se traduisent aussi par un gain de confiance, de stabilité et d’intégration internationale, qui favorise la croissance et la diffusion de l’innovation. Les économies occidentales profitent de la baisse du risque géopolitique pour investir dans la santé, l’éducation, la recherche et la modernisation des infrastructures. En parallèle, l’espérance de vie progresse, les inégalités reculent, et la mobilité internationale des talents s’accroît.
In fine, la mondialisation s’accélère sous l’effet de la réduction des barrières douanières, de la création de zones de libre-échange (ALENA, Union européenne élargie, ASEAN…), de l’intégration de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001, et de l’explosion des flux commerciaux. Le PIB mondial est multiplié par 4,3 entre 1980 et 2024, tandis que le volume du commerce mondial est multiplié par 8,1[5]. Sur la période, les Investissements Directs Etrangers (IDE) passent de 50 à 1’500[6] milliards de dollars et le développement technologique et numérique transforme les chaînes de valeur. Les entreprises optimisent leur production grâce au « just-in-time » mondial, les arbitrages fiscaux et financiers se multiplient, et la diffusion rapide de l’innovation devient un moteur de croissance.
Cependant, ce « dividende » n’a pas toujours été utilisé pour réduire la dette ou les impôts. Dans de nombreux pays, il a servi à financer la hausse continue des dépenses sociales, parfois au détriment de la préparation stratégique et de la résilience militaire. Ainsi, la tentation de profiter des « dividendes de la paix » sans anticiper les risques futurs a conduit à une certaine vulnérabilité des économies occidentales face aux chocs géopolitiques et aux ruptures d’approvisionnement.
Le basculement : montée de la conflictualité et fragmentation
Depuis la crise « COVID-19 », le contexte international connaît un retournement marqué. La montée des tensions géopolitiques, la fragmentation des échanges et le retour des conflits armés remettent en cause le régime des « dividendes de la paix ». Les guerres en Ukraine, dans la bande de Gaza, en Éthiopie, au Myanmar ou au Sahel illustrent la résurgence de la conflictualité. En 2024, le monde a enregistré 61 conflits armés actifs dans 36 pays. Le nombre de morts liés aux combats atteint 740’000 personnes entre 2021 et 2024, un record depuis la fin de la guerre froide.(7)
Finalement, les tensions économiques, avec la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, la multiplication des sanctions et des tarifs douaniers, et la montée du protectionnisme témoignent tous d’une remise en cause de la mondialisation. La formation de blocs concurrents, la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement et la diversification des réserves de change traduisent ainsi une fragmentation géopolitique croissante. Les États-Unis, la Chine, l’Europe et les BRICS élargis cherchent à renforcer leur autonomie stratégique, à sécuriser leurs approvisionnements et à limiter leur dépendance aux acteurs extérieurs. La relocalisation industrielle, le nearshoring[8] et le friendshoring[9] deviennent des priorités, tandis que la défiance envers les partenaires commerciaux s’accroît, en témoigne la mise en place des tarifs douaniers par les États-Unis au printemps 2025.
Un besoin nouveau d’autonomie
Dans ce nouveau paradigme, la sécurité, la résilience et l’autonomie stratégique priment désormais sur la seule recherche d’efficacité et de rendement. Les dépenses de Défense repartent donc à la hausse : en 2024, les dépenses militaires mondiales atteignent 2’718 milliards de dollars, soit une augmentation de 9,3% par rapport à 2023, la plus forte hausse annuelle depuis la fin de la guerre froide[10]. L’objectif historique de 2% du PIB consacré à la Défense, fixé par l’OTAN, est désormais jugé insuffisant face à la montée des menaces. En 2025, plusieurs pays membres, sous l’impulsion des États-Unis et de l’Allemagne notamment, plaident pour relever ce seuil à 2,5% voire 3% du PIB dans les prochaines années. L’Europe, longtemps bénéficiaire des « dividendes de la paix », doit à présent réinvestir massivement dans la Défense et la souveraineté industrielle.
Fait nouveau, la dépendance technologique, énergétique, sanitaire et alimentaire des économies occidentales devient un enjeu central. À titre d’illustration et sur le plan technologique, l’Europe dépend fortement des infrastructures américaines pour le cloud, avec près de 70% des parts de marché détenues par trois entreprises américaines, et 92 % des données occidentales hébergées aux États-Unis. La dépendance aux semi-conducteurs américains et asiatiques s’avère également critique, l’Union Européenne ne représentant que 12,7%[11] de la chaîne de valeur mondiale. Les initiatives européennes, comme le Chips Act ou le plan d’action pour l’Intelligence Artificielle (IA), visent à renforcer la souveraineté technologique, mais le retard accumulé reste important.
Sur le plan énergétique, la guerre en Ukraine a mis en lumière la dépendance critique de l’Europe au gaz russe avec 45% des importations de gaz naturel[12]. La coupure progressive des approvisionnements russes a obligé l’Union Européenne à se tourner vers d’autres fournisseurs, notamment les États-Unis (GNL), la Norvège, l’Algérie ou l’Arabie saoudite. Toutefois, cette diversification reste fragile : les nouveaux partenaires, bien que plus « amicaux », sont eux-mêmes soumis à des contraintes géopolitiques et à une concurrence mondiale accrue. Dans ce contexte, le développement des énergies renouvelables devient une priorité stratégique, non seulement pour des raisons climatiques, mais aussi pour réduire la vulnérabilité face aux chocs d’approvisionnement. L’Europe doit accélérer l’investissement dans le solaire, l’éolien, le nucléaire et renforcer la capacité de stockage et d’interconnexion de ses réseaux pour éviter toute dépendance excessive, et garantir la sécurité énergétique à long terme.
De son côté, la dépendance sanitaire, notamment dans la production de médicaments et de principes actifs, se révèle également préoccupante. L’épisode du Covid-19 a brutalement manifesté la vulnérabilité des économies occidentales face à la délocalisation de la production pharmaceutique, en particulier vers l’Asie. Durant la pandémie, de nombreux pays européens ont été confrontés à des pénuries de médicaments essentiels, de masques, d’équipements de protection et même de vaccins, faute de capacités de production locales ou de stocks stratégiques suffisants. Cette crise a mis en lumière la nécessité de relocaliser certaines chaînes de valeur critiques, de renforcer la capacité de production européenne et de constituer des réserves sanitaires. Aujourd’hui, 40%[13] des médicaments commercialisés dans l’Union Européenne proviennent de pays tiers et 60 à 80 %[14] des principes actifs pharmaceutiques sont toujours produits en Chine ou en Inde. Ainsi, l’Europe s’expose à des risques de ruptures d’approvisionnement en cas de nouvelle crise sanitaire ou de tensions géopolitiques. La souveraineté sanitaire devient de facto un enjeu central, au même titre que la souveraineté énergétique ou technologique.
Le rôle stratégique des États
Face à ces vulnérabilités, les politiques publiques doivent désormais adopter une posture beaucoup plus interventionniste. Les États sont contraints de jouer (à nouveau ?) un rôle moteur dans la planification industrielle, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et le soutien à l’innovation stratégique. Cela implique des investissements massifs dans la Défense, la transition énergétique, la relocalisation de certaines productions critiques, mais aussi la mise en place de cadres réglementaires favorisant la résilience et la souveraineté économique. Ce retour d’un État stratège s’accompagne d’une multiplication des politiques industrielles, de subventions ciblées et d’accords internationaux visant à garantir la sécurité des approvisionnements.
Cependant, cette transition n’est pas sans risque, notamment pour les pays disposant de moins de marges de manœuvre budgétaire. Les États très endettés ou à faible capacité fiscale risquent de se retrouver dans une impasse : incapables de financer les investissements nécessaires à leur adaptation, ils pourraient voir leur compétitivité s’éroder et leur vulnérabilité aux chocs extérieurs s’accroître. Cette situation pourrait accentuer les divergences économiques au sein même de l’Union Européenne et entre les grandes zones économiques mondiales. Par ailleurs, la réorganisation des chaînes d’approvisionnement, la relocalisation industrielle et la hausse des dépenses publiques risquent d’alimenter une inflation structurellement plus élevée. La transition énergétique, en particulier, nécessite des investissements massifs et s’accompagne de coûts de production plus importants, notamment dans un contexte où l’accès aux ressources devient plus concurrentiel. Le risque est donc d’entrer dans un régime où l’inflation reste durablement supérieure aux niveaux observés lors des décennies de « dividendes de la paix », ce qui compliquera la tâche des Banques Centrales et pèsera probablement sur le pouvoir d’achat.
Comment positionner les portefeuilles dans cet environnement ?
Dans un contexte de fragmentation monétaire, d’incertitude géopolitique et de multiplication des risques de sanctions, l’or s’impose comme un pilier incontournable de diversification des réserves de change. Cette tendance est particulièrement marquée chez les Banques Centrales des pays « émergents », qui cherchent à réduire leur dépendance au dollar et à se prémunir contre le risque d’exclusion des infrastructures financières internationales, à l’image du système SWIFT. L’or offre ainsi une protection contre les chocs extrêmes et les ruptures de confiance dans les monnaies de réserve traditionnelles. Sur ce segment, nous considérons que les mines aurifères demeurent attractives, tant d’un point de vue de valorisation qu’en raison de la demande soutenue pour l’or.
Parallèlement, dans un environnement où l’inflation pourrait s’installer à un niveau structurellement plus élevé que celui observé avant la crise sanitaire, la prime de risque exigée par les investisseurs devrait rester tendue. Par conséquent, les obligations souveraines, en particulier celles à maturité longue, devraient conserver des rendements élevés. Au niveau des sociétés, il est essentiel de privilégier les entreprises disposant d’un véritable pouvoir de fixation des prix (pricing power), en raison d’une position dominante, de la rareté de leurs solutions, de leur qualité ou, plus généralement, de leur capacité d’innovation. Ces acteurs, capables de préserver leurs marges et de répercuter la hausse des coûts, constituent une protection efficace contre l’inflation et la volatilité des marchés.
Enfin, l’exposition aux thématiques stratégiques, telles que la Défense et l’Intelligence Artificielle (IA), s’impose comme un axe central de construction de portefeuille. Les leaders mondiaux de la chaîne de valeur de l’IA, désormais indispensables à la souveraineté et à la compétitivité des États, occupent une position clé dans un secteur hautement stratégique. Leur rôle, difficilement substituable ou « re-localisable », leur confère un potentiel de croissance et de résilience unique dans le contexte actuel.
Ainsi, les portefeuilles doivent désormais conjuguer résilience, capacité d’adaptation à l’inflation et exposition aux secteurs clés de la souveraineté et de l’innovation, afin de s’adapter à ce nouvel ordre mondial.
En espérant qu’un jour, le plus proche possible, nous puissions goûter à nouveau, dans nos vies comme dans nos portefeuilles, aux « dividendes de la paix » !
Rothschild and Co Xavier de Laforcade
(1) SIRPI : SIPRI Military Expenditure Database | SIPRI
(2) Banque Mondiale & SIPRI : Dépenses militaires (% du PIB) - France | Data
(3) United Nation of Disarmament Affairs : UNODA Treaties Database
(4) Banque Mondiale & International Institute for Strategic Studies : Personnel des forces armées, total - France | Data (5) INSEE & FMI & World Economic Outlook : L’essentiel sur... la mondialisation | Insee
(6) OCDE : Investissement direct étranger (IDE)
(7) Peace Research Institute Oslo : Rustad - Conflict Trends 1946-2024 - PRIO Paper.pdf (8) Le nearshoring consiste pour une entreprise à délocaliser une activité vers un pays géographiquement proche de son marché principal, plutôt que très éloigné.
(9) Le friendshoring désigne la stratégie consistant à localiser des activités clés dans des pays considérés comme politiquement, économiquement ou idéologiquement “alliés”, indépendamment de leur proximité géographique.
(10) SIPRI : Unprecedented rise in global military expenditure as European and Middle East spending surges | SIPRI
(11) Conseil européen et Conseil de l’UE : Le secteur européen des semi-conducteurs - Consilium
(12) Toute l’Europe : [Fact-checking] L’Union européenne est-elle toujours dépendante des énergies fossiles russes ? - Touteleurope.eu
(13) Pour une Europe du médicament au service des patients, rapport sénatorial du 20 octobre 2022. (14) Étude des vulnérabilités d’approvisionnement en APIs pour l’industrie pharmaceutique européenne, PWC pour SICOS, LEEM et GEMME, juillet 2021.













